Charlie Hebdo 2

entre Juillet 1995 et Juillet 1996


 

 

0

Prendre un Pételin par la main (26/7/95) 2.1
Si j'me trompe ça va gueuler (2/8/95) 2.2
Quand une huitre se mouche, elle meurt (16/8/95) 2.3
Grosny dans ma tête (23/8/95) 2.4
La Tchéchénie et mon pied (30/8/95) 2.5
Le camescope est l'avenir du con (9/8/95) 2.6
Nique ta bonne Mère ! (6/9/95) 2.7
Paix verte et peste brune (13/9/95) 2.8
Pourquoi j'ai dit du mal (20/9/95) 2.9
Des prothèses signées Matra ? (27/9/95) 2.10
Un concours très con (4/10/95) 2.11
Y'a d'la joie (11/10/95) 2.12
C'est ma tournée (18/10/95) 2.13
L'heure du laitier (8/11/95) 2.14
La petite Sarah est sauvée (1/11/95) 2.15
Voyage au bout de l'enfer (7/5/96) 2.16
Plus loin que le bout de L'enfer (15/5/96) 2.17
Alors bois ! (22/5/96) 2.18
Tous les chanteurs sont des crétins (29/5/96) 2.19
Préavis de démission (5/6/96) 2.20
Fume, c'est du Libé ! (12/6/96) 2.21
Le Basque purificateur ethnique (19/6/96) 2.22#2.22
Le cri du homard dans l'eau bouillante (26/6/96) 2.23
Toi qui m'a donné des nouilles (3/7/96) 2.24

 

 

2.1

 

Charlie Hebdo n°161 Renaud envoyé spécial chez moi, du mercredi 26 juillet 1995

Prendre un Pétetin par la main...

Te goure pas , Duteil, demande pas la grâce de Jacques Médecin

Avec TONTON , comme on était potes, des fois je lui écrivais quand je me sentais totalement désarmé devant une injustice que, du haut de son trône, lui seul, pensais-je, pouvait réparer. Il a jamais rien réparer mais il me répondait toujours très gentiment. Ou il me faisait répondre par un sous-fifre, gentiment aussi. Ou il m'envoyait à sa femme, à la Fondation France Liberté. Pour la libération d'Otelo de Carvalho ou d'Abraham Serfaty, pour celle de Jean- Philippe Casabonne ou d'Eric Pétetin, combien de fois lui ai-je pris la tête avec mes courriers indignés, le sommant d'user de son international prestige pour faire plier ici Mario Soares, Hassan II et Felipe González, ou d'user là de son droit de grâce pour notre Apache de la vallée d'Aspe enchristé. Comment je vais faire, maintenant, avec Chirac? M'en fous, j'vais écrire à Yves Duteil. Hé ! Collègue ! T'es pote avec lui, toi, faut qu't'ailles au charbon ! Tu vas me faire le plaisir d'aller le secouer un peu ! Tu lui rappelles qu'outre quelques milliers de prisonniers anonymes et innocents qui croupissent probablement dans tous Ies cachots de tous les Etats du monde, et ce, dans les dictatures comme dans les démocraties (1) (prisonniers dont j'ose espérer que des milliers de gentils citoyens s'efforcent chaque jour et par tous les moyens d'obtenir la libération), notre concitoyen Eric Pétetin n'en finit pas de s'étioler dans sa prison de Pau, condamné à trois mois ferme pour bris d'essuie-glaces. N'est-ce pas toi qui, dans ta chanson le Mur de la prison d'en face, affirmais avoir " le cœur un peu serré d'être du bon côté, du côté des autos qui passent... " ? Tu peux pas refuser une si belle occasion de te desserrer le cœur. Tu prends ta plume d'oie sur ton écritoire et tu rédiges à ton pote une jolie bafouille, gentille, bien tournée, papier à lettres à l'en-tête de ta mairie, ça fait plus classe, ou peut-être de ta maison de disques, ça impressionne aussi... T'as pas d'idée ? Tu sais pas comment formuler ? Vas-y, je te dicte : " Monsieur le Président, je vous fais une lettre pour implorer la grâce d'Eric Pétetin... " Pour la suite, tu te débrouilles, tu le félicites pour la reprise des essais nucléaires ou quelque chose comme ça, histoire de lui montrer que, nonobstant cette grâce que tu lui mendies, tu regrettes pas d'avoir fait campagne pour lui... Si ça se trouve, t'auras même pas à faire semblant, si ça se trouve, tu regrettes vraiment pas... Mais non, j'rigole !

RENAUD

1. Deux exemples au hasard : Mumia Abu-Jamal, journaliste, militant des droits civiques aux Etat-Unis, ex-membre des Black Panthers, condamné à mort pour un crime qu'il n'a pas commis, victime d'une machination judiciaire et policière. Son exécution est prévue pour mi-août. Rassurez-vous, Duteil va intervenir auprès de Chirac qui interviendra auprès de Clinton pour empêcher cet assassinat politique... Riad al-Turk, avocat. Fondateur du Parti communiste syrien. Opposant au régime de Damas, incarnant la gauche laïque et démocratique, réclamant la levée de l'état d'urgence, la restauration de la démocratie et le respect des droits de l'homme, fut, lui arrêté à Damas en 1980, retenu et totalement isolé, sans jugement ni inculpation depuis quinze ans! Amnesty International. Le Parlement européen. la Commission des droits de l'homme de l'O.N.U. et de nombreuses personnalités et associations ont en vain, depuis des années, exigé sa libération. Si Yves Duteil veut rien faire, j'écrirai à Line Renaud...

 

 

2.2

 

 

CHARLIE HEBDO N°162 du 2 août 1995 Renaud Envoyé spécial chez lui

Si je me trompe, ça va gueuler...

L'ENVOYÉ SPÉCIAL CHEZ MOI n'est pas chez lui, il est à l'étranger. Il a pas lu un journal, pas écouté une radio, pas vu une chaîne de télé française depuis deux semaines. Il est au courant de rien. Si, quand même... Par le téléphone, il a appris l'attentat dans le métro parisien. Comme il est d'un naturel soupçonneux, qu'il a tendance à ne faire confiance ni aux flics, ni aux journalistes, ni aux politiciens, il s'est dit : " Ça, c'est un coup des barbouzes français ! " Quel meilleur moyen de justifier les contrôles musclés, le flicage des citoyens, les charters pour les immigrés et la poursuite des contrôles aux frontières de l'espace Schengen ? Là, vous pensez : " Il exagère, l'envoyé spécial ailleurs ! " Allons, allons... Le terrorisme d'État, ça vous dit rien ? Il a pourtant merveilleusement fait ses preuves en Italie, en Espagne, en Allemagne, manipulant, infiltrant, manoeuvrant ici et là différents groupuscules terroristes, commettant en leur nom ou les poussant à commettre nombre d'attentats sanglants justifiant par la suite l'instauration d'États policiers et la remise en cause des libertés individuelles. Comment ça, " je déraisonne "'? Vous allez pas me faire croire que vous avez vraiment été dupes de l'enlèvement et de l'assassinat d'Aldo Moro par les brigades rouges ou de celui de Hans Martin Schleyer, patron des patrons allemands, par la Bande à Baader ? Si ? Bon... Vous avez peut-être raison... Mais moi je crois que ces groupuscules faisaient précisément ce que l'État attendait d'eux. Quand je dis " État ", je pense à des lobbies industriels et financiers, des groupes politiques, des mafias et des flics. Pour éliminer un Parti communiste trop puissant, pour prendre le contrôle de secteurs économiques et pour légitimer la flicardisation de la société. Remarquez, je pense un peu la même chose pour les attentats attribués à notre hexagonale Action directe. L'assassinat de Georges Besse, P.-D.G. de Renault, celui du général Audran, bizarres, bizarres... Le premier menait, paraît-il, une politique pas trop " libérale ", refusant les licenciements massifs dans le groupe, le second gênait le lobby militaro-industriel par son refus d'exporter armes et nucléaire au Moyen-Orient chez les Kadhafi et autres Saddam Hussein. Voilà deux hommes qui, alors qu'ils auraient dû bénéficier d'une protection digne d'un chef d'État, se sont fait abattre comme des lapins. Je n'arrive pas à croire que leur " élimination " ne conforte que les intérêts idéologiques de quelques allumés et pas ceux " supérieurs de la nation ", comme dit l'autre... Remarquez, je pense pareil du " suicide " de Pierre Bérégovoy... Je n'arrive pas à croire qu'un garde du corps chargé de la sécurité d'un ex-Premier ministre laisser traîner son 357 Magnum dans sa boîte à gants. Moi, je pense qu'il y a du " délit d'initiés " derrière tout ça, qu'une enquête, un procès, des aveux, auraient éclaboussé des personnages haut placés dans l'entourage du Pierrot... Finalement, je vais peut-être rentrer chez nous, écouter les infos et lire les journaux, non ? Quand je me fais mon opinion tout seul, l'actualité est encore plus dégueulasse... C'est parce que je crois que, des gens capables du mauvais, il vaut toujours mieux penser qu'ils sont capables du pire. RENAUD

 

 

2.3

 

 

CHARLIE HEBDO N°165 16 08 1995 Renaud envoyé spécial chez moi

Quand une huître se mouche, elle meurt

 

J'AI ENVIE D'ÉCRIRE une chanson sur les huîtres. Je sais pas pourquoi, ces petits animaux qui m'ont dégoûté pendant quarante-trois ans me sont, subitement, devenus sympathiques. C'est probablement parce que je suis allé les voir chez eux, dans leur biotope, comme on dit maintenant. Je n'en suis pas encore à penser que les huîtres ont une âme, qu'elles sont capables de sentiment comme la peur, la douleur ou la joie, mais qu'elles sont rusées, oui, ça je suis sûr... C'est aussi ce qui me les rend attirantes. J'aime bien la ruse chez les animaux. C'est souvent lié à un instinct de survie bien compréhensible. Alors que la ruse chez l'homme relève plutôt d'un désir un peu malsain de dominer, de séduire, de niquer son contemporain, la ruse animale n'est conditionnée que par une unique préoccupation : bouffer sans se faire bouffer. La ruse de l'huître est évidente, risible, pour ainsi dire pitoyable de pathétisme : elle fait exprès d'être répugnante d'aspect, pour pas se faire manger. Par un crabe, un poulpe ou un Parisien en vacances. Si elle ressemblait à une omelette aux cèpes ou à une sole meunière elle serait, au moins de la part de ces derniers, l'objet de toutes les gastronomiques convoitises. Au lieu de ça, elle a choisi de se déguiser, planquée dans sa coquille un peu dégueu, en tuberculeuse expectoration. Pas de bras, pas de jambes, pas de vêtements, pas de bijoux, pas de sac à main, pas de chapeau. Une espèce de créature gluante et flasque, aussi dénuée d'élégance qu'un édito de Suffert dans le Figaro, aussi attirante que la grille des programmes de TF1 pour la rentrée. Quant au sexe, n'en parlons même pas. Si j'étais un mec huître, je crois que je préférerais une union contre nature avec une vieille tong rejetée par la marée plutôt que de me taper une femme huître même bonne. Lovée dans sa blanche gangue de nacre, l'huître fait penser à un vieux mollard du matin dans un lavabo d'hôtel de province. Insensible à toute forme d'émotion, une symphonie de Mendelssohn comme la lecture du dernier Daniel Pennac la laissent totalement froide. Et pas seulement parce que le dernier Daniel Pennac est un peu chiant. Seules quelques gouttes de citron sur sa chair nauséabonde laissent transparaître chez elle l'expression d'un sentiment de colère., et encore, si ça se trouve, c'est du plaisir. On ne saura jamais. L'huître est silencieuse comme une carpe et ce ne sont que les hâtives hypothèses de scientifiques aléatoires qui nous autorisent à conclure que le citron l'énerve. Comment croire, en effet, qu'au regard des drames de l'ex- Yougoslavie, du Ruanda, du chômage et de la disparition imminente de notre confrère V.S.D., l'huître ne puisse s'insurger qu'à l'assaisonnement ? Il m'arrive souvent, et plus particulièrement depuis quelques jours, plongé que je suis dans l'ostréiculture intensive qui fait la réputation mondiale du bassin d'Arcachon, de penser au premier mec au monde qui, il y a plusieurs millions (?) d'années, a décidé de se manger une huître. " Tiens ? Ce caillou que je viens de fracasser renferme une créature insolite... Mais qu'est-ce donc ? Animal ? Végétal ? Hier j'ai mangé une tulipe, une chauve-souris, un ténia, une méduse, un tronc d'arbre et un scarabée, c'était pas terrible, aujourd'hui je vais essayer ce truc-là... Hum... Mais c'est bon... Demain j'essaierai la coquille ! " Et je me dis finalement que c'est sûrement ce mec-là aussi qui a, le premier, cassé les cailloux bizarres qui sortent du cul des poules, qui a mélangé l'ignoble gluance jaune et translucide cachée dedans, qui a fait cuire ça sur une pierre plate aux rayons d'un paléolithique soleil, qui a r' rajouté à cette mixture dégueulasse quelques morceaux d'un champignon alors sans nom et qui a, sans le savoir, et pour notre plus grand bonheur, inventé l'omelette aux cèpes qui ne dégoûte personne alors que je m'excuse, mais bon... Vous me direz " la ruse de l'huître ne fonctionne pas très bien puisque, malgré son aspect peu engageant, l'homme la mange quand même ". Oui, mais il en mange beaucoup moins que des oeufs ou des moules. Quand, il y a plusieurs milliards (?) d'années, les premiers marchands d'huîtres ont réalisé que leur produit débectait le consommateur moyen ils ont décidé que ça coûterait très cher, du coup, les riches, toujours à l'affût d'une activité à eux seuls réservée, s'en sont régalés et en ont fait l'éloge, et les pauvres ont suivi. Mais seulement à Noël... On peut donc dire, et c'est ce que je disais au début - suivez un peu, merde ! -, que l'huître, grâce à sa ruse, est peinarde presque toute l'année. Alors que François Mitterrand par exemple, même s'il est aussi extrêmement rusé, en a chié pendant quatorze ans.

RENAUD

P.-S. : La chanson, ça serait l'histoire d'un mec huître qui tombe amoureux d'une gonzesse huître, mais une fois qu'il l'a niquée il se barre en lui piquant sa perle, alors la pauvre huître, toute triste, elle sort de sa coquille, va se saouler la gueule au bistrot, tente de se suicider en fonçant sur un citron, dérape, tombe dans le crachoir au pied du bar et dit : " Putain, quelle partouze ! " Et à la fin elle est heureuse

 

 

 

2.4

 

CHARLIE HEBDO N°166 23 08 1995 Renaud envoyé spécial chez moi

Grosny dans ma tête J'avais dessiné sur le sable Ses gros nichons qui me regardaient

 

J'AI LE BLUES. Un cafard noir comme je sais pas quoi, y a rien d'assez sombre pour comparer. Disons les perspectives de redressement économique de l'industrie du tourisme en Tchétchénie. Voilà, noir comme ça. Si je trouvais pas ça totalement vulgaire, je crois que j'aurais envie de mourir. D'ailleurs j'ai envie. Ca ira sûrement mieux demain, mais bon, c'est aujourd'hui que j'écris et aujourd'hui je vais pas bien. Je dois couver un rhume de l'âme ou un ulcère existentiel. C'est parce que mes vacances se terminent, parce que ça commence à sentir la rentrée des classes, l'automne à la con et la pluie pareille. Parce que les copains s'en vont petit à petit, parce que je vais finir par me retrouver en mauvaise compagnie tout seul avec moi. Y a plus grand monde en ville, les plages se vident, mon bronzage " cuivre indien " commence à présenter des signes de pâlissude, les bistrotiers du coin, libérés de la frénésie consommatrice des aoûtiens bientôt repartis, trouvent enfin le temps de s'asseoir à ma table et, d'un air las, me confient que, " ouf ! On respire un peu ! ", et moi je réponds que, " oui, c'est plus calme, je vais me reprendre une bouteille de blanc, tiens... ". Hier soir, y avait fête foraine et bal au petit village où je suis. On a bu et dansé jusqu'à pas d'heure. Le lendemain d'où je bois j'ai toujours envie de mourir, je sais pas pourquoi, et je dis toujours à ma femme que, " ce soir, terminé, je suis à l'eau et au lit à dix heures ! ". Elle me regarde avec un air un peu triste et me demande si je veux encore un Aspegic 1000. J'ai gagné une peluche au stand de tir de la fête foraine, cinq plombs dans le centre de la cible à au moins deux mètres. Ca a l'air de rien, mais les potes en ont pas mis une. Alors ils m'ont chambré, genre : " Ah bravo, l'antimilitariste non violent réfractaire aux armes à feu ! " J'ai dit que c'était juste par amour des peluches, pas des carabines... Pis après j'ai mangé une pomme d'amour et une barbe à papa par amour de mon enfance en allée. Voilà. C'est aussi pour ça que ce matin j'ai le blues. Je vais aller à la plage avec ma fille et je vais faire un château de sable, mais pas en forme de château, plutôt en forme de sphinx de Gizeh comme hier ou de femme à poil avec des gros nichons comme l'autre jour. Pis après la mer va monter et va encore tout me démolir. C'est Rodin qu'on assassine... J'ai le blues. Ma vie est un château de sable, fragile et magnifique, que, chaque jour, la marée du monde détruit inexorablement.

RENAUD

 

 2.5 

 CHARLIE HEBDO N°166 30 08 1995 Renaud envoyé spécial chez moi

La tchéchénie et mon pied

Je suis venu, j'ai bu j'ai tombu

 

JE SAIS BIEN qu'il y a des choses plus graves dans la vie, mais bon... Je sais aussi que vous êtes comme moi : le jour où vous avez très très mal aux dents, la situation au Rwanda vous paraît secondaire... Moi, c'est au pied que j'ai mal. Un mal de chien, qui relègue la Tchétchénie très très loin, excusez-moi mais vous seriez à ma place qu'elle serait peut-être encore plus loin. Les fidèles de mes écrits aléatoires et à travers se souviennent peut- être d'une chronique de 1993 intitulée " Mon talon d'Achille ", et dans laquelle j'expliquais comment, de toute ma vie, je ne m'étais jamais fait mal ailleurs qu'au pied et toujours en été. Ma dernière semaine de vacances bien méritées allait s'achever sans blessure notoire, ça commençait à m'inquiéter, quand, hier, bada- boum ! J'ai reçu ma moto sur le pied ! " Si tu vas à ce "bike- show" à Cavaillon à moto, tu me fais plaisir, tu bois pas ! " m'avait dit ma femme. J'avais dit : " T'en fais pas, je suis pas fou, je vais juste faire un tour, mater les bécanes, et je reviens. " Arrivé là-bas, les bikers m'ont mis le grappin dessus pour faire partie du jury pour le bike- show. Fallait filer des notes entre un et dix à une centaine de Harley toutes plus belles les unes que les autres. Y en avait une particulièrement belle, mais c'était une Honda. Je lui ai mis " deux ", histoire de passer pour un puriste. Après, ils m'ont offert quelques bières pour me remercier d'être si gentil et " pas bégueule comme Johnny, qui a toujours douze gardes du corps autour de lui quand il vient dans ce genre de manifestation ". J'ai dit que moi, un corps comme j'ai, ça se garde pas, ça se jette. Après, pour le concours de tee-shirts mouillés, ils m'ont proposé d'introduire les candidates sur scène. (Je me comprends..'. Je veux dire que c'est moi qui les ai fait pénétrer sur scène...) Alors j'ai accompagné les filles, sous des tonnerres d'applaudissements que j'ai pris pour moi même si c'était pour elles, et puis les mecs m'ont proposé de faire partie des arroseurs de tee-shirts. J'ai dit " non ", mais vraiment pas fort, alors ils ont entendu " Oh oui ! Volontiers ! ". Après ils m'ont offert quelques bières pour me remercier d'être aussi serviable et " pas fier comme Johnny, à qui c'est pas fastoche de payer une bière à cause de son entourage ! ". Alors j'ai dit que moi c'était fastoche, que mon entourage je l'avais laissé à la maison et que d'ailleurs fallait que j'y aille, j'avais dit que je rentrais à quatre heures et il est bientôt neuf heures, mon entourage va se faire du souci, j'avais promis de pas boire de moto si je roulais en bière, on boit la dernière et j'y vais. Donc j'ai fini par y aller, j'ai pris ma bécane, une grosse Harley qui fait " prout-prout " et avec laquelle j'ai roulé des millions de kilomètres sans jamais tomber, peut-être pas des millions mais au moins un paquet entre le bistrot et chez moi, avec les zigzags, ça fait très long , au début tout allait plutôt bien, cheveux au vent sur mon cheval d'acier j'étais beau comme un dieu (disons Bacchus), mais, arrivés à Cavaillon, un pote qui roulait pas loin sur une moto de pédé japonaise m'a crié de m'arrêter parce que mon tee-shirt, qui pendouillait à ma ceinture, allait se foutre dans la roue arrière. Je veux bien finir comme Isadora Duncan, mais pas avec un beau tee-shirt à moi, tout propre et tout ! Je me suis arrêté au bord d'un trottoir, j'ai mis la béquille latérale et suis descendu de ma chiotte. J'étais pourtant sûr d'avoir mis la béquille latérale ! Crac badaboum ! 300 kilos d'acier sauvage qui s'écroulent dans un grand " bling ! " sur mon corps sculptural, ma jambe magnifique coincée dessous, mon pied (joli aussi) qui forme un angle bizarre entre le carter et le bord du trottoir ! J'ai crié un truc genre " Aïe ! ", les gens d'un bistrot pas loin ont accouru pour me secourir, ils ont soulevé la moto et m'ont dit que j'avais sûrement une cheville foulée, que je pouvais pas rentrer comme ça, que je ferais mieux de venir boire un alcool fort avec eux au bistrot avant de reprendre la route. Alors j'ai pensé que c'est pas me secourir qu'ils voulaient, c'est m'achever... J'ai repris courageusement la route et, arrivé chez moi, j'ai commencé à claudiquer. C'est aussi chiant que boitiller, mais c'est plus joli, et c'est un mot que j'avais jamais écrit de ma vie, j'ai quand même le droit d'essayer un mot nouveau de temps en temps, non ? Ce matin, je pouvais pas poser le pied par terre. J'ai couru (c'est une image) à l'hosto de Cavaillon, on m'a fait des photos noir et blanc très moches de mon pied, fracture du péroné ! Plâtre et béquilles pour cinq semaines ! Là, le fait de vous avoir raconté tout ça, ça m'a un peu soulagé, j'ai moins mal, je crois que je vais penser un peu à la Tchétchénie... RENAUD

 

 

 

2.6

 

 

CHARLIE HEBDO N°163 du 09 08 1995 Renaud envoyé spécial chez moi

Le caméscope est l'avenir du con

 

Cher Philippe Val,

Je t'écris du bassin d'Arcachon où je passe de bonnes vacances et j'espère que toi aussi mais je sais pas où. Il y a beaucoup de monde mais je vois pas trop de gens parce que quand je marche dans la rue ou au port je baisse les yeux parce que les gens me regardent avec des grands yeux et après ils disent " T'as vu ? On aurait dit Renaud... ". Mais comme je suis très bronzé je crois qu'ils croivent pas que c'est moi parce que je suis quand même plus beau qu'à la télé ou à la radio. Aujourd'hui j'avais mis un tee-shirt avec écrit dans le dos " Renaud - Tour 95 " et y'a une fille qui a dit " Mais non, si c'était lui il se baladerait pas avec son nom écrit dans le dos ! ". J'allais pas lui expliquer que mes autres tee-shirts étaient sales et que j'avais plus que celui-là et ceci cela... Il y a aussi des gens qui disent rien quand je passe mais après ils me fil- ment avec leurs caméscopes en faisant semblant de filmer le paysage mais je sais bien que c'est moi qu'ils filment parce que quand je leur fais un bras d'honneur après ils arrêtent et ils s'en vont l'air furieux en déblatérant leur éternel argument que c'est la rançon de la gloire et ceci cela aussi... Têtes de nœud ! La gloire je la dois pas à eux, je la dois à mon boulot et à ma sueur, la rançon c'est en bossant qu'on la paye. Pourquoi devrais-je accepter que des beaufs qui m'aiment pas (pis y m'aimeraient que ça serait kif-kif) se fassent paparazzis sur mon dos, que dois-je à ces couillons pour me retrouver en septembre sur leur téléviseur dans un film de vacances à la con avec commentaire pareil ? " Là, c'était à Cap- Ferret, sur le port, regardez qui on a filmé... Là, le type tout maigre qui s'en va... C'est Renaud-le chanteur ! Si si... Au début on croivait pas que c'était lui parce qu'il était très beau et très bronzé mais après on a vu son nom écrit dans le dos de son tee-shirt tout propre, du coup Simone l'a filmé parce que quand même c'est pas tous les jours qu'on passe nos vacances avec une vedette ! " " Mais, c'est à vous qu'il fait un bras d'honneur, là ? " " Ouais, t'as vu le bêcheur ! Eh ! Il a qu'à faire un autre boulot si y veut pas être filmé ! Après tout, c'est la rançon de la gloire... Ah, déjà qu'on l'aimait pas, j'peux t'dire qu'on peut plus le blairer, ce con ! " Heureusement y'a pas que des gens malpolis y'a aussi plein de gens normaux et même quelques gens formid's ! Le premier jour j'ai rencontré un ostréiculteur qui bossait au bord de l'eau, comme je lui posais plein de questions sur son boulot pour essayer de comprendre comment on fabrique les huîtres et tout et tout, le lendemain il m'a emmené dans sa barcasse faire le tour de ses parcs à huîtres. Il avait emporté le casse- croûte et le vin blanc, il m'a pas emmerdé une seconde avec mes chansons, pas filmé ni photographié, on a parlé des coquillages et de Chirac et des autres enfoirés et pis il m'a ouvert des huîtres ramassées à même le nid et comme je suis assez poli malgré mes bras d'honneur aux paparazzis du dimanche, j'ai pas osé dire que j'aimais pas ça, que j'en avais jamais mangé, que le mec qui me ferait avaler une huître il était pas encore né. Là, le mec, il m'en a fait avaler trois... J'ai pas trouvé ça aussi dégueu que j'imaginais... T'as l'impression de manger un (oeil mais un oeil très frais, très iodé... A part ça j'ai marché sur une coquille d'huître et je me suis encore ouvert le pied comme chaque année et j'espère que toi aussi pas. A part ça il fait très beau et j'espère aussi que toi aussi. A la rentrée je t'invite à manger, je t'expliquerai tout comment ça marche l'ostréiculture, c'est assez compliqué mais je crois que tu comprendras, un peu comme moi quand tu m'expliques comment ça marche les Essais de Montaigne.

RENAUD

P.-S. : Le bras d'honneur, c'est même pas vrai... J'ose même pas... Mais je le fais dans ma tête à deux bras !

 

 

2.7  

 

CHARLIE HEBDO N°168 du 6 septembre 1995 Renaud envoyé spécial chez moi

Nique ta bonne mère !

 

A Notre-Dame-de-la-Garde, j'ai prié Pour mon autoradio.

DIS DONC, MA FILLE, puisque nous allons faire un petit viron à Marseille cet après-midi, que dirais-tu de monter jusqu'à Notre-Dame-de-la-Garde ? Moi j'allumerai un cierge pour le match de l'OM de demain, toi tu pourras dire à tes copines que tu as visité un chef-d'œuvre d'architecture pâtissière de la secte des papistes.

-Bof... Moi, tu sais, les églises... C'est que des tas de pierres... me répond Lolita avec l'enthousiasme qui caractérise les ados dès qu'il s'agit de visiter autre chose qu'un McDonald's.

- D'abord c'est pas une église ! je rétorque, c'est... Heu... Une cathédrale ! Peut-être même une basilique !

-Ah bon ? Et c'est quoi la différence entre une église, une cathédrale et une basilique ? me demande-t-elle, un brin perverse.

- Bon ! Laisse tomber ! On n'y va pas! m'énervè-je alors

. -Ouah l'autre, eh ! Y sait même pas la différence entre une église et une cathédrale et pis une basilique ! Ouah la honte !

Il m'en faut plus pour perdre la face devant ma fille. Je lui sors alors une théorie inventée sur-le-champ, en une fraction de seconde, théorie qui, par la suite, tout bien réfléchi, ne me paraît pas complètement absurde :

-Une église, c'est là qu'officient les prêtres. Dans une basilique c'est un évêque et dans une cathédrale un archevêque. Et toc!

-Ouais'? T'es sûr'? Fais gaffe, je demande à maman... Mais maman savait pas non plus, alors j'ai dit que c'était pas la peine de chercher plus, que j'étais sûr que ma réponse était bonne, la preuve, je venais juste de l'inventer. Pour me féliciter de cette intelligence exceptionnelle qui me permet de deviner les secrets de l'univers même lorsque je n'en connais pas la réponse, ma famille a accepté de m'accompagner. Nous voilà donc partis. Avec mes béquilles et mon pied plâtré jusqu'à le genou, j'ai eu un peu de mal à crapahuter jusqu'au parvis qu'un bon millier de marches séparaient du parking où nous avions garé la voiture, pas loin d'une petite bande de kakous des quartiers nord, désoeuvrés, nonchalamment appuyés à de pitoyables motocyclettes, et qui semblaient envisager l'avenir, le regard tourné vers la Méditerranée, en se demandant s'ils plongeaient tout de suite ou maintenant. Je levai la tête pour mater un peu sous la robe d'or de la Vierge, là-haut, au sommet du clocher rococo, dominant la cité phocéenne de ce mépris hautain caractérisant les mamans des fils de Dieu. " Si elle a pas de culotte, je la balance à son fils ! " pensai-je.

-Pas mal, les fringues de la Bonne Mère, hein ? me dit alors ma femme. Ah c'est pas toi qui m'offrirais des robes comme ça ! Y'a au moins dix kilos d'or là-dessus ! Un peu vulgoss' mais bon...

-Nouveau riche, tu veux dire ! Femme de charpentier parvenu, signes ostentatoires d'arrivisme forcené ! Avec l'or des pauvres en plus... Décidément je déteste cette religion !

- Toutes les religions, on déteste ! intervient ma fille, anticléricale et athée comme pas deux. Et pis tous les escaliers ! Dis, papa, c'est encore haut la béatitude ?

-On est arrivés ! Tu vas voir, à l'intérieur c'est vachement joli ! Y'a plein dc maquettes de bateaux accrochées partout. C'est les offrandes des marins qui ont survécu à des tempêtes ou des naufrages. Pis y'a des écharpes et des fanions de l'OM, c'est les offrandes des supporteurs qui ont survécu à Bernard Tapie. - On a le droit d'accrocher ce qu'on veut'? Tu vas accrocher quoi, toi, comme offrande ?Une canette de Kronenbourg pour avoir survécu à ta muflée de l'autre soir ?

-Ecoute ma fille, je lui dis, déjà si en redescendant on s'est pas fait taxer l'autoradio ça sera un petit miracle. Faut pas trop en demander non plus...

On a visité, c'était joli. Putain, y z'ont du pognon chez les papistes ! La maison du Seigneur, excusez-moi, c'est pas du Leroy-Merlin ! J'imagine qu'il faut bien ça pour faire rêver les cons. Tu vas pas faire croire à un monde meilleur à de pauvres esprits en les recevant dans un bouge. Quoique... Les universités d'été du Front national de Toulon ça se tient dans un palais des Sports à la con et les cons marchent quand même...

En redescendant j'ai essayé de renoncer à mes béquilles, des fois que je sois devenu le premier protestant non-croyant-non-pratiquant au monde à bénéficier d'une guérison miraculeuse du péroné par la Mère honnie, mais rien du tout.

En me ramassant au pied de l'escalier, ma femme m'a heureusement remonté le moral :

-Tu vois bien qu'y a un bon Dieu ! Je crois pas qu'on se soit fait piquer l'autoradio !

-Comment ça, tu crois pas ?

-Ben je crois pas, parce que la voiture est plus là... RENAUD

 

 

2.8

 

CHARLIE HEBDO N°169 du 13 septembre 1995 Renaud envoyé spécial chez moi

Paix verte et peste brune

 

Une chose est sûre : c'est ceux qui financent la bombe Qui la prendront sur la gueule... AU DÉBUT DES ANNÉES 80, alors adhérant à Greenpeace France, j'allais souvent avec ma fille au bureau parisien de l'organisation, rue de la Bûcherie. Dès cette époque ma Lolita tomba amoureuse des dauphins, des baleines, des bébés phoques ET de Greenpeace, dont elle est, quinze ans après, toujours éprise, comment ne pas aimer l'intelligence et la liberté ? En 1983, après avoir participé avec eux à l'occupation des bureaux de Japan Air Lines sur les Champs-Élysées afin de manifester contre la reprise de la chasse à la baleine par le Japon, opération qui me conduisit quelques heures derrière les barreaux d'un commissariat parisien, ce que je ne souhaite à quiconque est allergique comme moi à la crasse, la bêtise et les chaussettes à clous, j'avais pensé plus efficace et, je vous avoue, moins pénible, d'utiliser mon célébrissime prénom à leur profit en organisant une soirée au Zénith au bénéfice de l'organisation. Quelques centaines de milliers de francs (1) avaient alors grossi les caisses de l'organisation, lui permettant de monter de spectaculaires opérations médiatico-protestataire, opérations au terme desquelles d'autres militants que moi s'en allèrent goûter a la paille humide des cachots. En 1985, j'avais un petit peu coupé les ponts avec Greenpeace France. Mes copains Omar, Katia et Marlène Kanas et Jacky Bonnemains qui dirigeaient le bureau parisien de l'organisation et dont j'avais fait la connaissance quelques années auparavant, s'étaient fait, quelques mois plus tôt, virer manu militari par une autre équipe, des gens probablement tout aussi efficaces mais dont le comportement pour le moins sauvage m'avait semblé peu représentatif du militantisme écolo-pacifiste qu'ils prétendaient incarner. Ces batailles de chiffonnier, ces luttes intestines pour le pouvoir au sein de la seule organisation qui, depuis les " Louveteaux d'Alésia-Plaisance " en 1958, avait réussi à m'encarter, m'avaient alors proprement écœuré. J'avais suivi mes potes qui, quelque temps plus tard, fondaient l'Association Robin des Bois. Continuant, malgré tout, à suivre de loin en loin mais avec intérêt et admiration les actions spectaculaires des " commandos " de Greenpeace qui, un peu partout sur la planète, risquaient leur peau pour assurer à nos enfants et petits-enfants un avenir sans plomb, sans atome, sans CFC, sans mercure, un futur avec baleines, océans, rivières et couche d'ozone intacts, je ne désespérais pas d'un jour adhérer de nouveau à cette formidable organisation, ce que je fis d'ailleurs, à leur demande, fin 1992. Le 11 juillet 1985, c'est dans le Matin de Paris, quotidien socialisant disparu avec le socialisme au milieu des années 80, que j'ai appris l'attentat contre le Rainbow-Warrior. Ça faisait huit petites lignes en bas de page. L'info m'avait atterré, sa brièveté m'avait scandalisé. Dans les jours qui avaient suivi, l'événement avait, fort heureusement, pris de l'ampleur sous la plume de nos journaleux, quelques semaines plus tard il faisait la une de tous les journaux. L'affaire étant finalement tirée au clair, les responsabilités finalement établies, les poseurs de mines enchristés (2), j'étais alors persuadé que tout ce que notre bel Hexagone comptait d'écologistes, d'anars, de gauchistes ou, plus simplement, de bons citoyens dont la tête fourmille d'idées rebelles au terrorisme d'Etat, à la violence militaire, au nucléaire et aux services secrets minables allait massivement adhérer au gentil David-Greenpeace afin d'exprimer son dégoût du Goliath-militaro-industriel-assassin. Rien du tout ! Ce fut le contraire qui se produisit ! Greenpeace ne se releva point d'une campagne de presse dégueulasse fondée, comme aujourd'hui, sur les prétendus financements occultes dont elle bénéficierait, sur la délirante affirmation selon laquelle le K.G.B. l'infiltrerait, la manipulerait, la dirigerait. L'État français et ses journaleux à la botte réussirent à totalement discréditer l'organisation écologiste au point que ses bureaux parisiens durent fermer, faute de crédits et de combattants. De longues années lui furent nécessaires avant de reconstituer un tissu de militants et de dirigeants assez balèzes pour relancer l'aventure. Aujourd'hui, l'organisation est à l'avant-garde de la protestation contre la reprise des essais nucléaires et fait de nouveau la une des médias. De nouveau la violence militaire se déchaîne, le matériel de radio et de télécommunication des navires de Greenpeace est détruit (preuve, une fois de plus, que l'information est une arme redoutée du pouvoir lorsqu'elle est dans d'autres mains que celles de TF1), de nouveau nos journaleux font semblant de s'interroger sur l'origine des fonds de Greenpeace, sur l'intégrité de ses dirigeants, sur ses motivations politiques. Des articles fielleux de la vraie presse de droite à ceux, très mitigés, équivoques, culs-serrés, de la fausse presse de gauche, il se dégage un mépris et une méfiance à l'égard du mouvement qui révèle de façon significative l'inquiétude que sa nouvelle puissance suscite chez ces enfoirés de pisse-copies à la solde de l'Etat et du lobby militaro-nucléaire. Car ne nous y trompons pas, c'est bien l'efficacité, l'intelligence, l'honnêteté, l'indépendance politique et financière, et surtout la formidable sympathie dont Greenpeace et ses cinq millions de membres bénéficient auprès de la véritable opinion publique (pas celle représentée dans les sondages...) qui font la force du mouvement et effraient tous les pouvoirs, le politique, l'économique, le militaire et le journalistique. Depuis quelques mois, Greenpeace France a vu son nombre d'adhérents augmenter considérablement mais reste, malgré tout, quasiment lanterne rouge des pays d'Europe avec moins de 50000 membres alors qu'ils sont 570000 en Allemagne, 580000 en Hollande, 280000 en Angleterre, 60000 en Espagne, et, tenez-vous bien, 60000 en Belgique et 148000 en Suisse ! Qu'attendent donc les dizaines de milliers de signataires de la pétition pour la dissolution du Front nazional pour continuer les bonnes résolutions de cette rentrée scolaire en adhérant à Greenpeace ? Je sais bien que le Gros Borgne et ses idées c'est le Tchernobyl de la démocratie, mais le plutonium, l'uranium, le chlore, les pluies acides, les boues rouges, les nitrates et les CFC, c'est pas un peu la peste brune de l'environnement ? Faite comme vous voulez, moi, le bénéfice du gala contre le F.N., Je le file a Greenpeace.

RENAUD

1.Je vous raconte ça pour éclairer la lanterne de Jacques Lanzmann qui, il y'a quelques semaines, dans VSD s'interrogeait sur la provenance des fonds de greenpeace. Mais cela ne convaincra peut être pas, il est capable d'en déduire que je suis du K.G.B. ...

2. ... et Mitterand pas inquiété ! L'affaire du Watergate avait obligé Nixon à démissionner pour bien moins que ça ...

 

 

 

 2.9 

 

CHARLIE HEBDO N°170 du 20 Septembre 1995 Renaud envoyé spécial chez moi

Pourquoi j'ai pas dit du mal

 

Finis de manger ton père, Ou tu seras privé de Vassiliu

ALLEZ, UNE FOIS n'est pas coutume, je vais essayer de pas dire du mal. Au contraire. Il faut absolument que je vous parle d'un disque et d'un bouquin qui m'ont fait craquer. Tant que j'y suis, je vous ferai aussi une petite rubrique télévision. Bon, débarrassons-nous déjà de cette drogue-là, la plus dangereuse, celle qui bouffe les neurones de nos enfants plus sûrement que n'importe quelle maladie génétique, à la différence que la maladie génétique te prend pas pour un con. TF1, vous pouvez zapper, c'est pas une chaîne, c'est un boulet. Les autres, finalement, sont pas terribles non plus. Le mieux c'est encore de balancer votre téléviseur par la fenêtre. Et si vous voyez passer Le Lay et Mougeotte en bas, visez bien. Voilà, c'était ma rubrique télévision. Le bouquin, c'est un petit chef-d'oeuvre signé Roy Lewis, un journaliste et sociologue anglais dont ce fut l'unique roman. Paru en 1960, traduit en français trente ans plus tard, j'ai encore mis cinq ans avant de tomber dessus mais j'envie ceux qui ne vont le découvrir qu'aujourd'hui... Ça s'appelle Pourquoi j'ai mangé mon père. Ça se passe pendant la préhistoire, et ça raconte la vie d'une famille d'Homo erectus au moment où le père, Edouard, découvre le feu. Il maîtrise mal, enflamme des régions entières, mais reste persuadé que cette découverte va changer la face du monde. Il est sévèrement critiqué par l'oncle Vania, vieux réac ennemi du progrès qui voudrait retourner dans les arbres dont ils sont descendus, et qui s'affirme " libéral avec le coeur à gauche ", la mère, Edwige, qui cuisine pour toute la tribu : " Si vous ne finissez pas cet éléphant, il va devenir immangeable! ", et les enfants, Ernest, Tobie, Alexandre et Oswald, qui acceptent les avantages que le feu leur apporte mais souhaitent garder pour eux cette arme redoutable. Edouard, le père, au contraire, voudrait en faire profiter l'humanité entière en offrant les secrets de fabrication et de conservation aux autres tribus. Lorsqu'on comprend (très vite) qu'à travers le feu l'auteur évoque le nucléaire, le bouquin, plein de ce délirant humour britannique qui relègue nos pathétiques humoristes au rayon des comiques troupiers pour noces et banquets, devient alors une merveilleuse fable prophétique et inquiétante. Le disque, vous allez rire, c'est celui de Pierre Vassiliu, un vieux routard que, ingrats que nous sommes, nous avions oublié. Il faut dire qu'il y met du sien, puisque l'oiseau coule ses jours peinard au soleil de Dakar, couché dans un hamac près d'une nana sublime, forcément sublime, un verre de rhum à la main, pendant que ses petits camarades chanteurs s'étiolent à l'ombre d'un studio d'enregistrement parisien ou vendent leur insipide soupe aux bons sentiments dans des émissions de télévision que même le beauf moyen n'arrive plus à regarder. Notre Pierrot vit comme un lézard depuis vingt-cinq ans, sans déranger son monde, allergique comme pas un au travail, à côté de lui Moustaki passerait pour un énervé, un stakhanoviste. De temps en temps, sur la pointe des pieds, il vient montrer sa bonne tête de fouine à la télé, fait trois petits tours et puis s'en va. Son dernier album, La vie ça va, est sorti depuis près de six mois, je vous avoue que je ne l'ai toujours pas entendu une seule fois à la radio. Et c'est vraiment dégueulasse parce qu'il est très beau. Si si... Au milieu de quelques chansons aux rythmes brésilo-antillais comme il les affectionne, superbement réalisées et qui s'écoutent avec un vrai plaisir, se glissent deux ou trois petits joyaux dont Léna, Chéri Lou, Silence et surtout Dangeureux, une espèce de litanie de ses colères, un peu rap, un peu rock, joliment torchée et qui, en trois minutes de magnifique écriture, enfonce un peu plus la totalité des rappeurs Français dans l'indigence où se noient leurs rimes aléatoires et leurs musiques approximatives. C'est de la chanson à texte, ça décoiffe, c'est violent et c'est intelligent. Trop intelligent pour les FM à la con... Merde, j'avais dit que je dirais pas de mal ! Oh, ben tant pis...

RENAUD

· Pourquoi j'ai mangé mon père, de Roy Lewis. Editions Actes Sud, collection " Pocket ". · . La vie ça va, de Pierre Vassiliu (Polygram).

 

 

2.10

CHARLIE HEBDO N°171 du 27 septembre 1995 Renaud envoyé spécial chez moi

Des prothèses signée Matra ?

 

ALLEZ, C'EST MOI qui m'y colle. Moi qui vais me faire voler dans les plumes par l'association Handicap International. Moi qui vais oser écrire que je trouve leur campagne hypocrite. M'écrivez pas, les mecs ! On s'est déjà pris le bec, le journal et vous, il y a environ un an, on sera probablement jamais d'accord, j'ai pas envie d'entamer un débat. Je vais le faire tout seul, comme ça je suis sûr de gagner. Si je vous laisse argumenter vous êtes sûrs de perdre. Vous récoltez des fonds qui permettent d'offrir des prothèses aux Cambodgiens victimes des mines antipersonnel, vous financez une centaine de démineurs qui, au Koweït, en Angola, en Bosnie ou en Afghanistan, au péril de leur vie, nettoient la terre de ces bombinettes à retardement qui estropient des civils même lorsque les guerres sont finies ? O.K. On n'a qu'à dire que vous faites du bon boulot, faites-moi l'honneur de croire que j'applaudis des deux mains. Mais arrêtez de prendre les gens pour des cons avec vos slogans perfides, vos discours tendancieux, vos mots d'ordre ambigus. Les mines antipersonnel, c'est " la guerre des lâches ", dites-vous ? Cette sentence sous-entend implicitement qu'il y a une " guerre des courageux ", qu'il y a de bonnes, de jolies, d'honnêtes façons de massacrer son prochain, que le lance-flammes est tolérable, le napalm assez propre, l'obus de mortier plutôt réglo, la baïonnette des plus délicates et le missile sol-sol relativement acceptable. Et la bombe thermonucléaire, ducon, elle est " humanitairement correcte "

? Le Pen, en affirmant que la Seconde Guerre mondiale était un ensemble et les camps d'extermination un " détail ", une des composantes de cet ensemble, espérait minimaliser l'importance du " détail " par rapport à l'ignominie de l'ensemble. Vous faites, et ce n'est pas mieux, exactement le contraire. En montrant du doigt un des aspects les plus dégueulasses de la guerre, en ne protestant que contre celui-ci, en mobilisant l'opinion publique contre un " crime de guerre ", vous légitimez, consciemment ou non, la guerre elle-même, le crime suprême.

Les médias, ces jours-ci, ont largement couvert votre nouvelle campagne, avec l'indignation qui sied à nos bonnes âmes journalistiques dès qu'il s'agit de faire pleurer Margot : ces armes sont dégueulasses car elles tuent ou estropient des civils toujours et des enfants le plus souvent. Personne ne s'est pourtant aventuré à préciser que TOUTES les armes, dans TOUTES les guerres, tuent majoritairement des civils et ce, de la façon la plus dégueulasse qui soit. Les populations civiles déchiquetées par un obus à Sarajevo, ensevelies sous les décombres de leurs maisons à Bagdad, criblées d'acier par une bombe à fragmentation à Kaboul, brûlées par le napalm au Viêt-nam, découpées à la machette au Ruanda ou vitrifiées à Hiroshima seraient donc les victimes d'une guerre courageuse, propre, légale ? Vous essayez de convaincre à l'émotion, en dénonçant un aspect particulièrement ignoble de la guerre, une arme selon vous plus perverse que les autres. Mais vous ne vous aventurez surtout pas à dénoncer plus généralement LA guerre, à cracher globalement sur toutes les armes destinées à amputer ou à tuer . de mille et une façons que je me refuse à classer par ordre du supportable. Car cela exigerait de vous un discours politique et pas humanitaire, de vous adresser à notre réflexion et pas seulement à notre cœur, et, comme vous l'ont déjà érit Philippe Val et Charb, de nous informer plutôt que de nous émouvoir. Il est vrai que ce discours risquerait de vous faire passer pour de dangereux pacifistes, de doux idéalistes, d'irréductibles utopistes, bref pour un ramassis de gauchistes auxquels les portes des médias aujourd'hui grandes ouvertes seraient irrémédiablement fermées. Tiens, finalement, ça serait quand même pas mal que vous m'écriviez, vous pourriez m'expliquer la nature de vos rapports avec la Cofrad (Compagnie française de déminage et de démolition) dont vous utilisez les services mais oubliez de nous préciser qu'ils sont aussi fabricants d'armes ! Je n'ose pas croire que le gâteau du déminage (10 F le coût de fabrication d'une mine, 10000 F le coût de sa découverte et de sa neutralisation) soit si juteux qu'il ait été accaparé par les marchands de canons eux- mêmes... Ce qui reviendrait à dire que Handicap International serait la bonne conscience humanitaire des fabricants et des marchands de mines français. Et puis un peu son bailleur de fonds... RENAUD

N.B. 1. Mes excuses aux FM qui m'ont signalé qu'elles diffusent intensivement Dangereux de Vassiliu. Je n'ai jamais douté qu'il existait quelques îlots de résistance sur la bande FM, mais la prédominance des grands réseaux (Fun, Skyrock, NRJ) au niveau national justifie malgré tout l'expression générale " FM à la con ". N.B. 2. Mea culpa : Roy Lewis n'a pas écrit qu'un seul roman mais deux. Mais le deuze est moins...

 

 

2.11

 

CHARLIE HEBDO N° 172 du 4 octobre 1995 Renaud envoyé spécial de chez moi

Un concours Très très con...

 

J'AI JAMAIS GAGNÉ UN CONCOURS. Jamais ! Heu... Si, quand même, une fois, en 1967... Un radio-crochet pendant le bal du 15 Aout dans un petit village des Cévennes. J'avais chanté Pourquoi ces canons ? d'Antoine et gagné une fougasse. Mais un radio- crochet c'est pas vraiment un concours, c'est quasiment une compétition. Un concours c'est moins fatigant, c'est plutôt par la poste, pis faut remplir un bulletin, pis y'a un tirage au sort pour départager les gagnants. Là, j'avais rien posté, rien rempli, rien tiré, et y'avait pas eu à me départager avec un autre gagnant, j'étais déjà le meilleur, je plaisante bien sûr. Alors vous m'excuserez, mais une fois dans ma vie j'aimerais bien gagner un concours ! Ça tombe bien, y'a France-Inter qui, sous la houlette de Jacques Vendroux, célèbre journaliste sportif (célèbre double handicap intellectuel), en organise un vach'ment bien ! Il s'agit de trouver un joli nom pour le futur Grand Stade de Saint-Denis. Un nom qui plaise à tout le monde - par définition, donc, un nom crétin - , un nom qui plaise aux sportifs, au public, aux architectes, à la commune, à la Région, au gouvernement, à ma mère et à Dieu. J'adore trouver des noms pour les stades. C'est un truc qui m'a toujours passionné. Mais on ne m'a quasiment jamais demandé mon avis. Alors là, pour une fois qu'on me sollicite, je vais pas me gratter ! Et j'espère que vous non plus... Eh ? Si on inondait France-Inter de milliers de cartes postales pour proposer un nom de baptême à la con pour cette arène à blaireaux ? Essayez juste de pas gagner, j'aimerais bien que ça soit moi, comme je vous ai dit. Vous pouvez proposer " stade Jacques-Vendroux ", par exemple. Je vous le laisse. Je vous garantis pas que vous gagnerez, de toute façon je sais même pas ce qu'on gagne... Si c'est un abonnement pour tous les matchs je vous le refile, promis, si c'est de l'argent je le garde je le file à Jacques Glassman, le footballeur qui a dénoncé les magouilles de Tapie lors du match OM-Valenciennes et qui est, depuis, sur tous les stades de France et de Navarre, où il ose encore exhiber sa honteuse silhouette d'empêcheur de corrompre en rond, félicité pour son civisme et son amour du jeu pas truqué aux cris de " Glassman pédé ! ". (Une bonne partie de cet élégant anathème étant poussée par des bœufs qui votent Front national par dégoût de la corruption ou par de gentils hooligans réfractaires aux " balances " qui ont ruiné leur carrière par excès (?) d'honnêteté. La logique voudrait peut-être qu'ils fussent réfractaires aux " vendus " et à ceux qui les payent, mais peut-on exiger un brin de discernement de la part de personnes qui pensent encore que Toulouse-Lautrec c'est une finale de rugby et Karl Marx un des frères à Groucho ?) Bon, je vous dis ce que j'ai déjà trouvé comme nom pour le stade mais vous me piquez pas mes idées, s'il vous plaît... J'ai pensé à " stade Pétard ", parce que le sport, comme opium du peuple, je crois pas qu'on ait trouvé mieux. Ensuite, en deuxième choix, je vais proposer " stade des Enculés ", parce que la majorité des joueurs de football s'appellent comme ça. Enfin, on dirait, parce que au Parc des Princes, par exemple, c'est comme ça que les supporteurs appellent les joueurs visiteurs. Mais, finalement, le plus logique c'est peut-être d'associer à ce stade les valeurs mises en avant par le sport professionnel français. C'est pourquoi je pense que le mieux c'est encore " stade Pognon ". RENAUD

P.-S. La semaine dernière, une erreur de composition a amputé la dernière phrase de mon P.-S. Je le recommence, donc... Mea culpa, Roy Lewis n'a pas écrit qu'un seul et unique roman mais deux. De nombreux lecteurs m'ont gentiment signalé cette méprise. Je m'étais bêtement fié à cette affirmation contenue dans la préface de Pourquoi j'ai mangé mon père. Il a aussi écrit La Véritable Histoire du dernier roi socialiste. Je signale à mon tour à mes amis lecteurs visiblement ravis de m'avoir pris en faute l'existence d'un troisième roman du même Roy Lewis : Mr. Gladstone et la demi-mondaine. Et toc !

 

 

 

2.13 

 

CHARLIE HEBDO N° 174 , 18.10.1995 Renaud envoyé spécial chez moi

C'est ma tournée ! Après Jean-Claude Bourret, Renaud Affirme nous ne sommes plus seul

 

JE DEVRAIS PARTIR en tournée plus souvent. Sept ans que j'avais plus brûlé les planches des tristes palais des Sports qui, dans nos belles provinces, tiennent lieu de salles de spectacles. A l'exception de quelques " Printemps de Bourges ", " Franco- folies ", " Eurockéennes " et autres festivals fréquentés occasionnellement ces dernières années, je n'avais, depuis 1988, plus fait de tournée comme celle que je viens d'entamer il y a une semaine. Après quatre concerts proprement délirants, me voilà d'abord définitivement rassuré sur ma popularité que, porté par une immense confiance en moi et une paranoïa raisonnable, je persistais à imaginer sous le niveau ' zéro (popularité dont, humblement, je ne m'autorise à vous faire part qu'en la mesurant au nombre des entrées...), mais, surtout, rassuré par la conscience politique de cette nébuleuse assez floue que l'on appelle " les jeunes " et qui constitue apparemment toujours l'essentiel de mon public. Ah bon, la jeunesse n'est plus branchée que " cyberculture ", dance-music et cocooning ? Ah bon, les étudiants ne songent qu'à leur avenir et, au contraire de leurs aînés soixante-huitards, se désintéressent de la politique, des luttes sociales, du tiers monde, de l'écologie ? Ah hon, l'extrême droite s'est banalisée, l'anti- racisme ne fédère plus, l'antimilitarisme est une notion " has been " ? Ah bon, la gauche est morte après quatorze ans de socialisme ? Que les plumitifs en mal d'analyse sociologique de bazar qui, depuis quelques années, nous tiennent ce discours réducteur viennent donc faire un petit tour dans les villes où je me produis. Peut-être réussiront-ils à m'expliquer d'où sortent les milliers de zombies qui s'enflamment aux chansons le Déserteur et la Médaille - brûlots antimilitaristes qui me vaudront le peloton ou le grand stade quand le F.N. aura pris le pouvoir -, qui, d'enthousiasme, font littéralement trembler les murs des salles de spectacles lorsque j'entonne Hexagone, qui chantent à pleins poumons le " merde aux hommes et merde à Dieu ! " de la chanson Son bleu, hymne à la gloire de la classe ouvrière et aux anarchistes révolutionnaires, qui, enfin, manifestent leur colère d'une seule et même assourdissante voix aussitôt que j'évoque en chansons ou en interventions parlées le nucléaire, les flics, les religions, l'armée, le F.N. et toutes ces sortes de saloperies que l'on s'imagine toujours si seuls à vomir. Je devrais partir en tournée plus souvent. Outre cet amour insensé que me porte ce formidable public, il est infiniment gratifiant de constater que cette " chanson engagée ", comme l'appellent avec un peu de condescendance et une pointe d'ironie les journalistes qui, m'interrogeant, s'étonnent de la constance avec laquelle je la défends (me soupçonnant de radotage ou de soixante-huitardisme attardé lorsque mes albums en regorgent et de renoncement lorsqu'ils sont un poil plus sages), que cette chanson-là, donc, a toujours, voire plus que jamais, un écho chez tant d'auditeurs. Je ne m'en réjouis pas seulement parce qu'elle est mienne : le succès de Font et Val en tournée confirme tout autant mon sentiment. Succès d'autant plus significatif qu'il se bâtit chez eux depuis toujours, chez moi depuis longtemps, par une présence sur les plateaux de télé des plus rarissimes. Voilà. Vous me pardonnerez j'espère si l'éloge que j'ai voulu faire de cette foule anonyme et enflammée m'a contraint à évoquer l'objet de leur enthousiasme (ma pomme et mes chansons), on ne m'y reprendra plus, la semaine prochaine, promis, je me taille un costard. A moins que, d'ici là, vous vous en chargiez dans vos lettres, ce dont je ne saurais vous tenir rigueur RENAUD

 

 

2.14 

 

CHARLIE HEBDO N° 177 , 08.11.1995 Renaud envoyé spécial chez moi

A l'heure du laitier Allo la gestapo ?Je vous signale Que mon batteur est de gauche

 

C'EST TOUJOURS À L'AUBE qu'ils viennent frapper à votre porte. A l'heure du laitier, comme on dit... Après la prise du pouvoir par le F.N., y en a quelques-uns qui auront intérêt à se lever très tôt pour surveiller les bruits de bottes dans l'escalier... Hier, nous parlions de ça avec mon batteur Amaury, il m'a dit que mon nom était probablement déjà sur la liste. " Tu rigoles, j'ai dit, ils commenceront comme d'habitude par les intellectuels, les Juifs, les communistes et les homo- sexuels. Je suis rien de tout ça, que je sache, j'aurai largement le temps de me barrer!

- Mon pauvre Renaud ! (Il m'appelle comme ça mais je sais qu'il le pense pas vraiment...) Ils s'occuperont de la culture en général, de tous ceux qui donnent dans les arts, la musique, l'écriture. de tous ceux qui apportent l'émotion, la réflexion, la subtilité, toutes ces ridicules manifestations de l'esprit que l'extrême droite a toujours combattues. Non, je te dis, les artistes y passeront en premier. D'ailleurs, si tu connais un artiste juif, pédé et communiste, tu lui dis qu'il peut déjà préparer ses valises...

-Ouais, bon, d'accord, les artistes peut-être, mais pas les chanteurs. Ou alors les bons... Moi je chante quand même pas terrible...

- Ouah l'autre, eh ! Dégonflé ! T'y passeras comme tout le monde, mon pote ! Peut-être même avant tout le monde ! - Bon, eh ben je m'en fous ! je dis, si y viennent me choper, je balance l'orchestre ! Y a pas d'raisons, après tout vous êtes largement complices. Allez hop ! Tous au Grand Stade avec moi!

-Ça va pas la tête, non ? Je suis batteur, moi, pas musicien ! Y vont pas emmerder un mec qui tape sur des tambours ! Moi mon truc c'est "dzing- boum-boum", je cautionne pas une seconde tes paroles énervantes, d'ailleurs je les entends même pas. Ça fait quinze ans que je t'accompagne, je sais toujours pas ce que tu chantes...

-Ouah l'autre, eh ! Dégonflé aussi ! Tu crois pas que tu vas t'en tirer comme ça, non ? C'est des "dzing- boum-boum" de gauche que tu balances, mon pote ! Le Front n'aime les tambours que sur les marches militaires ! D'ailleurs, je rappelle aux chemises brunes que tu t'appelles Amaury Blanchard et que tu habites l'île Saint- Denis. N'hésitez pas, les mecs ! Il se lève à pas d'heure, vous pouvez débarquer chez lui n'importe quand! Il est abonné au Monde diplo et à Charlie Hebdo, il regarde Arte, il lit plein de livres, moins raciste que lui tu meurs, il croit même pas en Dieu, il vous déteste à mort et moi il m'adore. On est comme cul et chemise, il pense tout pareil comme moi, j'ai plein de chansons c'est lui qui m'a filé l'idée, d'ailleurs c'est quasiment à cause de lui que je chante des trucs comme ça ! Tout petit il me forçait à lire Lutte ouvrière ! A mon avis, il devrait même y passer avant moi. C'est plus qu'un complice, c'est quasiment mon âme damnée...

-Bon, d'accord, O.K. ! Ils viendront me chercher, on se retrouve au Goulag. Mais je te préviens qu'au premier interrogatoire je te balance !

-Moi c'est pareil ! Je raconte que je t'ai vu pisser sur la statue de Jeanne d'Arc. " A ce moment de la conversation, notre ami Jean-Louis, l'accordéoniste, est venu nous traiter de collabos. Alors Amaury et moi on s'est mis d'accord : finalement, l'accordéoniste, en tant que chef d'orchestre, c'est un peu notre Jean Moulin à nous, la tête pensante de notre réseau de résistance, si y en a un qui doit morfler avant les autres, pour les autres, même, c'est quand même lui... On lui a pas parlé du croc de boucher qui l'attend dans les sous-sols de la rue Lauriston, on a fait comme si de rien n'était. Mais depuis ce matin il se demande pourquoi on l'appelle " chef "... RENAUD

 

 

2.15

 

 

Charlie Hebdo, le 01.11.95

LA PETITE SARAH EST SAUVEE

 

Pourvu qu'elle sorte du cachot avant la ménopause Ouf ! La petite Sarah est sauvée. La vie est belle. Les journaux télé et papier peuvent remiser aux oubliettes la photo de la jeune fille et les commentaires indignés qui allaient avec. L'information était bouleversante, scandaleuse, émouvante, et l'indignation des journalistes peut-être même réelle. Lorsque l'injustice frappe un enfant du bout du monde, une petite esclave innocente, elle a au moins ceci de bon qu'elle fait grimper l'audimat. Quelques jours… La mobilisation de l'opinion publique a payé, Sarah ne sera pas décapitée, Sarah est donc sauvée, parlons d'autre chose, parlons football, tiens ! Sauvée Sarah ? Attendez, je crois que j'ai pas bien entendu… J'éteins ma télé, je reprends mon journal, oui, là aussi ça fait les gros titres : sauvée ! Sauvée la gamine de seize ans, immigrée, déracinée, privée de son pays, de sa famille, de son enfance, asservie, esclave, soumise, battue, humiliée, violée à l'âge de ma fille par un ignoble pétro-notable bouffi de machisme moyen-oriental ordinaire ? Sauvée l'enfant qui porte déjà en elle le traumatisme d'un viol subi et d'un meurtre commis ? Sauvée l'adolescence condamnée à la souffrance quotidienne, à la douleur éternelle dans un cachot des Emirats où elle sera demain maltraitée encore par ses gardes-chiourmes ? Arrêté le bras du bourreau, terminée la mobilisation internationale, éteinte l'indignation, ne restent aujourd'hui que la souffrance, la douleur indicible d'une petite fille déjà vieille, déjà cassée, et que l'on dit sauvée parce qu'elle a échappé à une fin effroyable pour être condamnée à un effroi sans fin.

 

 

2.16

 

Charlie Hebdo, le 07.05.96

VOYAGE AU BOUT DE L'ENFER

 

Est-ce que j'en revenira Mon avion fut le dernier à se poser sur l'aéroport de Denpasar bientôt aux mains des rebelles. Sur la piste défoncée, percée en mille endroits par les cratères des obus de mortier tirés depuis les collines, il rebondit violemment avant de s'immobiliser enfin en bout de piste, à quelques mètres d'un 747 en flammes. Je crus que j'allais être arraché de mon siège tant le freinage en catastrophe me projeta en avant. A mes côtés ma femme et mon enfant ne semblaient se soucier de rien, regardant à travers le hublot de l'Illiouchine et dissertant sur l'harmonieuse délicatesse des verts que la végétation tropicale offrait au voyageur. Je pensais, moi, au vert des treillis des militaires factieux qui venaient de renverser le régime en place, espérant bien ramener, si j'en sortais vivant, un reportage canon pour la presse libre à dix francs et, pourquoi pas, décrocher enfin le prix Albert-Londres que, grand reporter dans les marécages de ma vie quotidienne, envoyé spécial chez moi, je convoitais depuis si longtemps. Bien évidemment, à Paris, les évènements auxquels j'allais être confronté étaient tus, les médias à la botte de l'industrie du tourisme se gardant bien de relater le dramatique et meurtrier conflit qui se déroulait ici, préférant maintenir le vacancier moyen dans l'illusion que Bali était un petit éden ensoleillé à l'autre bout du monde.

Mercredi. J'ai réussi à accompagner ma famille jusqu'à un petit hôtel tranquille dans un des derniers quartiers encore intacts, au bord de l'océan. Elle sera ici à l'abri des tirs de roquettes qui tombent sur le centre-ville, pourra profiter un peu du soleil, des palmiers, de la plage et de la douceur de vivre propre à ce genre de lieux. " Je vous quitte ici, les filles, le devoir m'appelle ! J'ai promis à mon rédac-chef un reportage sur la situation. Si dans huit jours je ne suis pas revenu, prévenez la police, l'ambassade et ma maison de disques. S'il m'arrivait malheur je veux qu'on m'enterre dans le XIVè arrondissement. Je fais don de mes bronches à la Seita, de mon foie à Kanterbrau et de tous mes biens à Force ouvrière - mais non, je rigole -, tenez bon, soyez courageuses, gaffe aux coups de soleil ! "

Après ces adieux déchirants je me rends dans le quartier de Kuta pour rencontrer mon contact, M. Tchang, que j'affuble ici d'un pseudonyme pour préserver sa sécurité. M. Tchang est un dissident très connu ici, il y a deux ans il a passé vingt minutes dans un commissariat balinais - une histoire de feu rouge grillé - a été relâché faute de preuves, depuis il est constamment surveillé et ralentit à l'orange. Il a fait une partie de ses études en France et, malgré un léger accent chinois, parle notle langue coulamment. " J'ai ledoublé ma matelnelle et puis je suis levenu ici. Je connais tlès bien Challie Hebdo, je le lisais quand j'habitais en Flance : Udelzo, Helgé, Flanquin… Vous leul tlansmettlez mes amitiés… " Je lui demande alors que qu'il pense de la Flance et si elle est toujours pour lui la patrie des Droits de l'homme. " Ici, nous connaissons Chilac à cause des essais nucléailes et puis Le Pen que nous tlouvons tlès gland. - Le Pen très grand ? m'insurgé-je alors. - Non, non, tlès gland ! " me rassure-t-il. M. Tchang m'a accueilli chez lui, une petite cabane en bambous plantée au bord d'un terrain vague. C'est petit mais mignon, spartiate mais propre. Au mur une bibliothèque attire mon regard. Au milieu des poissons séchés et des os de poulet qui encombrent les étagères il y a un livre. Je le prends dans mes mains fébriles et commence à en tourner les pages, envahi par une émotion indescriptible : Principes de la combustion dans le moteur Diesel de Robert Lévy-Stroënberg. " Vous avec lu ce livle ? " me demande mon hôte. Je n'ai pas le temps de répondre que " non, mais j'ai vu le film " qu'il m'entreprend sur la littélatule flançaise : " J'avais tout Voltaile et tout Lousseau mais j'ai pléfélé m'en déballasser avant de les avoil lus. Ce sont des livles inteldits. N'oubliez pas qu'ici c'est une dictatule ! Faites tlès attention à vous, ne dites sultout à pelsonne que vous êtes joulnaliste. Si on vous demande, dites que vous êtes plombier-chauffagiste pal exemple. Maintenant il faut que je vous quitte, il selait dangeleux qu'on nous voie ensemble. Tenez, plenez cette mitlaillette, ces quelques glenades et ce bazooka, plenez aussi cette pilule de cianule et n'hésitez pas à vous en selvil si vous êtes captulé ! Pouvez-vous me donner votle montle en échange ? " En rentrant à mon hôtel, sous la mitraille et les obus qui tombaient sur mon taxi, je ne pus m'empêcher de songer à tout ce gâchis… Ce pays qui pourrait être un petit éden ensoleillé à l'autre bout du monde livré à la guerre civile, la corruption, les moustiques, quelle tristesse…

Jeudi. Dehors il neige. La température est tombée dan la nuit à moins douze. Encore une information que vous ne risquez pas de trouver dans les catalogues Jet Tour ! Je me suis réveillé avec de la fièvre (quarante-huit degrés), un docteur est venu, j'ai attrapé le choléra et une forme très rare de lèpre. Mon corps est tout rouge sauf sous mon maillot de bain où tout semble normal… Je reste au lit et pense à ma Rolex perdue. Il faut que je sois guéri et en forme demain car j'ai rendez-vous avec le plus grand écrivain de Bali, M. Tchong, que j'affuble ici d'un pseudonyme par précaution, M. Tchong qui a passé plusieurs heures dans les prisons du pays à cause de son roman Noël à Strasbourg qui était, paraît-il, très mauvais. " Je vous attendlai devant le plessing plès de l'hôtel, m'a-t-il dit ce matin au téléphone, poul plus de séculité, je selai déguisé en culé. "

Vendredi. Jour du poisson.

 

 

2.17  

Charlie Hebdo, le 15.05.96

PLUS LOIN QUE LE BOUT DE L'ENFER

Allô la FORPRONU, venez vite j'ai chopé un coup de soleil

 

Seconde partie de mon reportage dans l'enfer indonésien, cette semaine, grâce à mon sang-froid légendaire, j'échappe à la fin cruelle que les tueurs à mes trousses voudraient bien m'infliger afin de faire taire la voix de la vérité qui, par ma bouche, foule aux pieds la main de l'imposture qui voudrait nous faire prendre les vessies de la dictature pour les lanternes d'un petit éden ensoleillé à l'autre bout du monde.

Samedi.

Le missile Stinger passa à un millimètre de mon oreille droite, m'arracha au passage quelques-unes de mes magnifiques mèches brunes et alla exploser la vitrine du pressing dans mon dos. " Enfer et damnation ! On nous canarde ! Tous à terre, vite ! " m'écriai-je alors dans un souci légitime de repartie héroïque. Alors que je me jetais sous une voiture en stationnement, M. Tchong choisit de se cacher sous l'autobus 38. Il fut traîné sur plus de huit cent mètres, le corps enroulé dans l'essieu avant, ses intestins dessinant de jolies traces rouges sur le revêtement de la chaussée jusqu'à l'arrêt suivant. " En voilà un qui ne parlera plus.. " pensai-je avec un brun d'amertume. La situation, décidément, s'annonçait périlleuse. Il me fallait à tout prix rejoindre l'ambassade de France, décrocher d'urgence une escorte pour gagner l'aéroport, et filer au plus vite par le premier avion. Ce matin, j'ai découvert un micro habilement dissimulé derrière le lavabo de ma salle de bains, un autre sous mon lit, un troisième dans le combiné du téléphone, j'ai l'impression qu'on m'épie.

Dimanche.Rien. (Penser à demander à la réception toasts et croissants pour le petit déj'.)

Lundi. Il y avait un homme dns ma chambre cette nuit. Je n'ai pas fermé l'œil jusqu'à l'aube. En me penchant pour vérifier qu'une bombe n'avait pas été dissimulée sous mon lit j'ai vu la pointe de ses souliers qui dépassait de derrière les doubles rideaux. Je pouvais sentir son haleine fétide et le souffle rauque de sa respiration tandis que je me brossais les dents avec application au-dessus du lavabo sordide. Je découvris encore un micro posé bien en évidence sur le robinet d'eau froide, m'apprêtais à l'enduire de dentifrice afin de le neutraliser, quand je le vis détaler le long du mur. " Soit la micro technologie a fait des progrès considérables, soit ce micro est un cafard ! " pensai-je par-devers moi en gagnant mon lit. Je n'étais pas couché depuis cinq minutes qu'un bruit bizarre attira mon attention. " Tchiktchiktchik ! " Aussitôt après je sentis m'enrouler autour de ma jambe le corps sinueux et glacé d'un serpent à sonnettes. Je décidai de ne pas bouger d'un cheveu, retenant ma respiration jusqu'à m'en faire exploser la poitrine, attendant une minute qui me parut durer une éternité que le serpent fût sur mon oreiller puis, avec d'infinies précautions, en évitant le moindre geste brusque, je m'emparai de mon 357 Magnum sur ma table de nuit et lui fis sauter la cervelle (au serpent, pas à la table de nuit, vous aviez compris…). Lorsque, à travers les persiennes, l'aurore darda ses rayons pâlots sur mon humble petite cahute, je m'habillai rapidement, avalai d'un trait une bouteille de Southern Comfort et décidai de régler son compte à mon visiteur nocturne. Il avait bien évidemment disparu ! Le félon avait dû profiter d'un moment d'inattention de ma part pour prendre la poudre d'escampette. Je vérifiai que mes traveller's cheques étaient toujours dans la poche intérieure de ma gabardine. Dieu soit loué le scélérat n'y avait pas touché ! Je descendis dans la rue, encore jonchée de cadavres des émeutes nocturnes, enjambai le corps affreusement mutilé d'un jeune soldat de vingt ans à peine et pensai " quel gâchis !". De mon côté, ça n'allait pas beaucoup mieux. La lèpre que j'avais contractée continuait à me faire subir mille supplices, mon corps était de plus en plus rouge et des lambeaux entiers d'une fine pellicule de peau commençaient à tomber sur mes épaules. Je me dirigeai vers le ministère de l'Intérieur de Bali pour y déposer une pétition rédigée par mes soins et signée par un copain et moi, pétition qui demandait la libération d'un opposant politique très connu ici mais dont le nom ne vous dirait rien. Au ministère, on m'informa que ce monsieur venait justement d'être libéré et de prendre le pouvoir à la faveur des émeutes populaires de ces derniers jours. Je décidai rageusement a pétition et décidai d'aller rendre visite à M. Lee (pseudonyme…) dans la petite boutique qu'il occupait dans le quartier des affaires. M. Lee est un ancien artisan spécialisé dans la vente au détail de sachets de cacahuètes à l'aéroport. La crise économique étant passée par là il a dû renoncer à cette activité qui lui assurait une vie confortable et un revenu régulier et en est réduit aujourd'hui à enseigner la physique nucléaire à l'université de Denpasar, ce pour un salaire de misère étant donné son manque de diplômes et surtout de connaissances dans ce domaine. " Les cacahuètes c'était toute ma vie ! " me confie-t-il avec le désespoir tranquille de celui que l'économie de marché a brisé " mais l 'économie de malché m'a blisé ! " (Ah ! Vous voyez, j'invente rien, il dit comme moi !) " A l'aélopolt je vendais mes deux tlois sachets de cacahuètes pal joul, tout allait bien… En 95 quand ils ont plivatisé, ils ont mis un petit copain à eux dans le hall avec un beau stand et une belle pancalte "Cacahuètes", moi ils m'ont ploposé de m'installer sul les pistes. J'ai bien complis que c'était une façon de se déballasser de moi… " Tout en parlant, M. Lee finissait de réparer une fissure sur un cœur de réacteur nucléaire. Comme je m'en étonnais, il m'expliqua : " Je suis obligé de faile quelques tlavaux platiques à la maison sinon mes enfants n'aulont lien à manger… "

Mardi et mercredi. Rien. (Penser à rapporter à Philippe un de ces merveilleux petits bouddhas sous globe de plastique qui se couvrent de neige lorsque tu les retournes.)

Jeudi. Mon reportage s'achève, j'ai récupéré ma famille qui, elle aussi, a chopé la lèpre (une forme moins grave tout de même, ma femme a utilisé un remède de grand-mère appelé " écran total "), je vais regagner notre vieille Europe, laisser derrière moi des amis formidables, des gens qui aiment les livres, la musique, le football, je reviendrai un jour ici, je le sais, et je retrouverai ma montre.

 

 

2.18 

 

Charlie Hebdo, le 22.05.96

ALORS BOIS !

 

Renaud rejoint le Front de libération nationale de Montauban Je suis tombé amoureux. Hé ! Pas d'une fille ! Non, de ce côté là y'a plus de place dans mon p'tit cœur plein de Dominique. Quant à mon corps il est à elle aussi, depuis le temps qu'elle a fini par s'habituer à ce truc puisque dans quelques mois ça fera vingt ans qu'on est ensemble. (Eh ouais, les filles, fallait épouser un protestant…). Je suis tombé amoureux de Montauban. Vous connaissez ? Putain la ville ! Tu meurs ! Je viens d'y passer deux jours, invité à participer au festival " Alors Chante ! ". J'aurais pas eu ma fiancée et notre enfant à Paname j'y restais ! N'y allez pas, ou pas trop nombreux, sinon après ça sera moins bien… Je suis pas trop balèze pour dire du bien, la dithyrambe touristique, c'est pas mon truc, je suis plus à l'aise avec les coups d'Etat militaires indonésiens qu'avec la douceur de vivre montalbanaise, mais vraiment, c'est le plus bel endroit du monde et les gens gentils comme tu crois plus que ça existe. Ma femme m'a dit : Quand t'as bu t'aimes tout ! Pis tu veux jamais aller nulle part mais quand t'y es, tu veux plus jamais repartir ! " Elle a pas tout à fait tort. C'est vrai que j'ai un peu abusé des produits régionaux. J'allais pas arroser d'Orangina les magrets de canard et les foies gras que la municipalité nous a généreusement prodigués afin de nous sustenter avant et après les concerts, c'est quand même meilleur au Ricard.

Je suis amoureux, ça me trend tout triste, du coup j'ai juste envie d'écrire une chanson pour Montauban et pas une chronique pour Charlie. C'est con l'amour hein ?

 

 

2.19

 

Charlie Hebdo le 29 Mai 1996

TOUS LES CHANTEURS SONT DES CRETINS

 

Et je sais de quoi je parle J'ai chanté hier à Vitrolles. Vous connaissez ? C'est une petite commune des Bouches-du-Rhône près de Marseille où, aux dernières municipales, Bruno Mégret a failli l'emporter. Tapie, Kouchner et beaucoup d'autres s'étaient mobilisés pour alerter la population sur cette menace et pour prôner un vote massif contre le FN et ses idées nauséabondes.

Même les handballeurs de l'OM-Vitrolles (c'est assez rare dans le monde du sport pour le signaler) s'étaient mobilisés pour témoigner de leur préférence pour une mairie républicaine plutôt que pour une kommandantur. Pendant que le candidat socialo l'emportait de justesse, à quelques bornes de là, Marignane, oubliée des sondages inquiétants, tombait avec Orange et Toulon aux mains du FN. Aujourd'hui Vitrolles n'est pas vraiment tiré d'affaire. L'élection du maire va probablement être invalidée - dépassement de budget de campagne - et le Mégret va, selon quelques sondages bien informés, emporter les prochaines municipales anticipées dans un fauteuil. A Vitrolles le maire socialo a fait construire le Stadium, une espèce de Zénith comme il en existe (et c'est tant mieux) de plus en plus dans la plupart des grandes villes de France. Moitié salle de sports, moitié salle de spectacle. Il y en a un tout beau tout neuf à Marseille, à deux pas, le Dôme, aussi beaucoup de Vitrollais ont considéré que la construction de ce pharaonique projet relevait plus de la mégalomanie personnelle que d'un vrai besoin pour la commune. L'ouvrage est, il est vrai, pour le moins impressionnant… Un cube de béton noir, monolithe de cent vingt mètres de côté sur quinze de haut, posé comme un vaisseau spatial sur une esplanade rase et désertique, au sommet d'une colline entourée d'oliviers, de chênes et de cyprès. En arrivant hier j'ai d'abord pensé que c'était le sarcophage de Tchernobyl et j'ai failli vomir. Puis, avec un peu de recul, comme j'aime bien l'art moderne, j'ai quand même trouvé ça très beau. Je sais toujours pas si c'est de l'art mais c'est quand même très moderne. Un peu plus tard j'ai croisé le maire, M. Anglade, sympathique, beau et bronzé (comme moi, quoi…) et on a papoté deux minutes. Comme il est assez rare que les élus viennent assister à mes concerts je serais gonflé de pas avouer que, lorsque cela arrive, ça me touche un petit peu. Les malheureux se font souvent conspuer et j'y suis pas toujours pour rien… En évitant délicatement de faire allusion à sa situation personnelle je lui fais part de mon inquiétude pour l'avenir de Vitrolles et l'assure de mon engagement aujourd'hui et demain contre le FN. Il me répond alors en me quittant : " C'est vrai qu'il y a un an, à cette époque, on était en danger ! " Je me suis dit : " Tiens, en voilà un qui doit penser que tous les chanteurs sont des crétins ou que, en tout cas, un saltimbanque ça lit pas les journaux. S'imagine que je parle des dernières municipales alors que j'évoque l'enjeu des prochaines (auxquelles il n'aura pas logiquement l'occasion de participer…). Mais, plus vraisemblablement, le malin fait semblant de ne pas comprendre que je suis au parfum de l'imminence de l'éjectabilité de son siège et me prend donc un peu pour un con. "

Pendant le concert, j'ai pas mal balancé et, bien évidemment, je n'ai pas manqué cette fois d'expliquer la situation à qui l'ignorerait. Ca a pas dû plaire à notre élu que je n'ai pas revu en coulisses à la fin du concert, comme c'est la coutume, pour le serrage de louches, les propos convenus et la photo officielle pour le quotidien local. Que M. Anglade soit fâché avec moi, c'est vraiment pas un gros problème. Le plus inquiétant, c'est qu'apparemment, il est pas en trop bons termes non plus avec la vérité.

1. C'est le titre d'une chanson géniale du formidable Sarclo, le chanteur suisse qui assure actuellement la première partie de mes concerts.

 

 

    2.20

 

Charlie Hebdo, le 05.06.96

PRÉAVIS DE DÉMISSION

 

Marre qu'on me pince les fesses au bureau Je sortais de chez moi l'autre lundi, ma chronique hebdomadaire sous le bras pour l'aller porter au journal, quand un type m'aborde : " Salut, Renaud ! J'habite dans le coin, ça fait un moment que j'te croise, j'ai jamais osé t'aborder mais là, faut qu'j'te dise, tes papiers dans Charlie, franch'ment tu t'foules pas ! Y en a vraiment des pas terribles ! " Honnête, je lui réponds que je suis assez d'accord avec lui : des fois y sont pas terribles. Comme je m'y attendais il me reproche alors de pas assez balancer, dénoncer, ruer dans les brancards, m'indigner et ceci cela. Comme d'hab' je réponds que tous mes potes du journal font ça très bien, mieux que moi, que j'éprouve la même colère, le même dégoût qu'eux et lui devant les dégueulasseries quotidiennes commises par nos contemporains ici et ailleurs mais que je ne me sens pas assez costaud et suis bien trop désabusé pour balancer chaque semaine un coup de gueule, de griffe, de pied, dans la crapuleuse fourmilière où le monde se décompose. " Je ne peux pas m'empêcher de traiter des sujets tout à fait anodins liés à ma vie quotidienne, juste pour le plaisir d 'écrire, de raconter, de jouer avec les mots, les idées, les sentiments. J'essaie d'amener un peu de fantaisie, des fois je trouve le journal un peu minant… " J'ai beau rajouter que si beaucoup de lecteurs me témoignent leur attachement à ma prose hebdomadaire, je ne doute pas que d'autres détestent ça, que ni dans mes chansons, ni dans ma vie, ni à Charlie je n'ai jamais et la prétention ou même le désir de plaire à tout le monde, il n'a pas l'air convaincu. " Ouais mais quand même ! Des fois c'est vraiment chiant c'que tu racontes ! Pourquoi t'écris toutes les semaines si t'as rien à dire ? Pour l'argent ? " J'ai bien envie de lui répondre que oui, pour l'énerver, mais j'ai peur que ça l'énerve vraiment. " L'autre jour, ta chronique sur l'auto-stoppeuse qu'avait pas voulu monter dans ta bagnole, franchement… Nulle ! Pis d'abord, pourquoi tu roules en voiture japonaise ? Tu peux pas acheter français pour aider l'économie, non ? " Ah, d'accord, j'ai affaire à un communiste ! Il commence à m'agacer. Il a choisi un mauvais exemple, la chronique de l'auto-stoppeuse, justement, je l'aimais bien. Je décide de conclure, d'autant qu'il faut que j'y aille, je suis à la bourre. " Mais tu sais, si ça peut te faire plaisir, t'as plus longtemps à me supporter, fin juin, j'arrête. J'ai encore plein de concerts jusqu'à fin juillet, une cinquantaine d'autres en octobre-novembre-décembre, et j'ai envie de me remettre à l'écriture de mes chansonnettes. Ma présence à Charlie me vaut trop de courrier (sympa ou pas), y répondre me coûte deux ou trois jours par semaine, prise de tête incompatible avec le rienfoutisme nécessaire à l'inspiration chansonnière. " J'avais le vain espoir qu'il me dissuade un petit peu, qu'il me dise de continuer quand même bien ça, mais pas du tout. Il est parti en me redisant que, franchement, mes papiers ils étaient pas terribles.

 

 

2.21 

 

Charlie Hebdo, le 12.06.96

FUME, C'EST DU Libé ! Philip Morris a remplacé Jean-Paul Sartre...

 

Je vais peut-être arrêter de fumer. Même si le lobby des antitabac me gonfle, même si je dois en baver pendant les trois quatre premiers jours et les dix ou quinze ans qui suivent. Juste pour énerver les marchands de clopes qui commencent à me les brouter sérieux. La campagne insensée qui fleurit actuellement en pleine page dans les quotidiens est franchement à gerber. Vous avez vu, non ? Ca se résume à : " Vous pouvez continuer à fumer, ça ne nuit pas à votre entourage, en tout cas, c'est pas dangereux pour la santé du fumeur passif, les médecins vous mentent et ceci cela. " Ma femme et moi on se consomme allègrement nos trois paquets de clopes par jour (à nous deux…) quand c'est pas quatre, un bon tiers de ces soixante à quatre-vingts clous de cercueils quotidiens étant allumés et fumés depuis bientôt seize ans en présence de notre Lolita. Même si M. Philip Morris, à coups de pages de pub à quinze briques l'unité 1 , arrive à me prouver que cette volontaire inhalation ne fut pas dangereuse pour les bronches passives de ma progéniture (ce qui reste à prouver), la puanteur de l'air pollué de tabac ainsi respiré par une enfant justifierait au moins que ce dealer de drogue, ce marchand de mort, ce sac à foutre d'industriel de la nicotine et du goudron ferme sa grande gueule. Au lieu de ça il nous écrit : " Beaucoup de gens sont persuadés que le fait d'être soumis à la fumée du tabac présente dans l'air est nocif (…) Nous disons que non. " Mais non, tête de nœud, t'as raison ! C'est un vrai régal ! Pour le nez, pour les yeux, pour les poumons, pour l'odeur sur les fringues, dans les cheveux, pour le joli jaune que tu remarques sur ton mur blanc quand tu décroches le tableau accroché là depuis trois mois ! Plus loin, Philip Ducon écrit : " Nous admettons que l'acte de fumer est un facteur à haut risque pour certaines maladies humaines et certaines personnes trouvent la présence de fumée de tabac dans l'air ambiant déplaisante et désagréable. " Arrêtons-nous une seconde sur l'enculatoire formulation : déjà, au lieu d'un " Il est évident ", les soixante mille Français qui cassent leur pipe chaque année à cause du tabac n'arrivent à soutirer à M. Philip Morris qu'un timide " Nous admettons "… On dirait que ça lui arrache vraiment la gueule de reconnaître que le tabac tue gravement. " L'acte de fumer " aussi est intéressant : c'est pas les Marlboro, les Benson, les Rothmans, les Philip Morris du couillon du même nom qui sont dangereuses, c'est l'acte de fumer. Sous-entendu, le danger c'est nous, le vrai coupable aussi. (Il est vrai que, pour la came aussi, celle pas en vente libre, la police et la justice s'acharnent plus facilement sur les consommateurs que sur les gros dealers.

Les marchands de tabac espèrent probablement se dédouaner de leur trafic en criminalisant le fumeur.) La suite est encore plus faux cul : " Facteur de risque pour certaines maladies… " Avec " facteur " déjà il minimise, avec " risque " il évoque une probabilité, pas une certitude, avec " certaines maladies " il noie le poisson dans la vague pour ne surtout pas prononcer les mots " cancer " ou " infarctus ". Mais le meilleur de la prose de Philip Mes-couilles c'est quand-même : " Certaines personnes trouvent la fumée du tabac dans l'air ambiant désagréable "! Il doit y avoir sur terre au moins trois milliards d'individus (sur cinq) qui ne fument pas et qui, à mon avis, trouvent désagréable de vivre dans une pièce, une bagnole, un lieu public enfumé, pour Philip Tête-pleine-d'eau, ça fait juste " certaines personnes ".

On croit rêver non ? Le principe de ces pages de pub qui arrivent comme une contre-attaque dans la semaine qui suit la " journée sans tabac " c'est : " Nous on est pour le tabac, et surtout pour tout le monde : fumeurs et non-fumeurs ! " Les publicitaires nous démontrant à coups d'informations scientifiques hasardeuses que l'exposition à la fumée de tabac dans l'air ambiant ne représente pas statistiquement un risque plus élevé pour la santé que la consommation fréquente de poivre ou d'un biscuit par jour, consommation dont il est prouvé qu'elle est responsable de mortalité ou de maladies cardio-vasculaires. Et alors ? Tu crois qu'ils nous conseilleraient de diminuer aussi le poivre et les biscuits ? Penses-tu ! Les publicitaires de chez Philip Crétin auraient à promotionner le sang contaminé, la shooteuse usagée et la sexualité pas protégée, ils achèteraient des pages de pub pour dire : " Puisque le sida fait moins de victimes que le cancer arrêtons la capote ! "

Perso ça m'emmerde déjà assez d'être esclave du tabac, si en plus je dois subir l'hypocrisie, l'arrogance, les mensonges et le cynisme d'un enculé de dealer multimilliardaire, j'arrête de fumer. C'est vrai, quoi ! Le mec qui te fourgue un gramme d'héro au coin de ta ZUP a au moins la délicatesse de pas te dire que c'est bon pour la santé !

1 À l'époque lointaine où Libé était un journal de gauche la rédaction n'aurait peut-être pas vendu ses pages à des enfoirés pareils. La semaine dernière, Libé puait l'eau de toilette Carrera en couverture, cette semaine il pue le tabac froid à l'intérieur. Tout ça pue surtout le pognon…

 

 

2.22

 

 

Charlie Hebdo, le 19.06.96

LE BASQUE, PURIFICATEUR ETHNIQUE

 

Contre le nationalisme, Renaud porte le béret basque Je m'excuse de revenir là-dessus mais je trouve un peu dégueu que les récentes expulsions de réfugiés politiques basques vers l'Espagne n'aient pas suscité sous la plume de mes amis de Charlie quelques propos énervés. Je sais bien que la " cause " basque, pour son fond de nationalisme, n'est guère populaire ici, mais moi, perso, j'ai du mal à rejeter les individus victimes de l'Etat policier sous prétexte que je n'adhère pas totalement à leurs convictions (ce qui, d'ailleurs, reste à prouver…). S'il fallait demander un certificat de bonne conduite, de bonne moralité, de comportement " politiquement correct " à tous les opprimés, les massacrés, les génocidés de l'histoire, j'ai peur que nous n'ayons bientôt plus grand monde à défendre… " Je vais pas pleurer sur le sort de ces moines trappistes décapités, ils étaient croyants, moi non ! " Tu vois le genre ?

Bon, et pis d'abord, est ce que " nationalisme " ça veut forcément dire réac, facho, raciste, beauf, haineux, de droite et j'en passe ? Me semble qu'on est quelques-uns à Charlie (pas tous…) à soutenir une armée zapatiste de libération nationale, que le FLN algérien qui luttait contre le colonialisme français fut soutenu par la gauche comme le sont d'une manière générale tous les mouvements de libération nationale, que l'on s'accommode assez facilement d'un nationalisme qui fédère les opposants à l'occupation militaire, à l'oppression, voire à l'impérialisme économique et culturel d'un peuple au détriment d'un autre, que l'on aurait beau jeu de reprocher aux Tibétains d'être nationalistes, aux Kurdes, aux Kanaks, aux Palestiniens, comme l'étaient hier dans l'Europe occupée les résistants au nazisme. " Oui mais c'est pas pareil ! me dit-on. Quand le nationalisme est lié à une lutte de libération territoriale il est compréhensible, plus du tout lorsqu'il est une fin en soi ! " Bon… Je n'ai jamais remarqué que le Pays basque français souhaitait ses frontières, sa monnaie, son armée, son économie propre, sa langue à l'exclusion de toute autre, qu'il envisageait de chasser les immigrés, qu'il prônait la " préférence nationale " ou l'épuration ethnique contre les non-Basques… Je ne suis pas assez malin pour vous dire si le peuple basque, des deux côtés des Pyrénées, a tort ou raison de se vouloir " nation historiquement une et indivisible ", je vous avoue que je les verrais d'un meilleur œil obtenant un genre de statut de région avec une forte autonomie mais au sein d'une Europe sans nouvelles frontières, elle tend à les gommer, que la création d'un micro-Etat me fait immanquablement penser au danger d'une bosnisation de l'Europe avec tous les conflits futurs que cela risque d'engendrer. Mais on ne m'ôtera pas de l'idée, moi qui fus bercé au " droit des peuples à disposer d'eux-mêmes " que le droit à l'autodétermination du peuple basque est légitime au regard de l'occupation militaire, policière, économique, culturelle que l'Espagne beaucoup et la France pas mal exercent sur ces deux millions d'habitants. Droit d'enseigner et de parler sa langue s'il le veut, revendication d'une identité qu'on lui dénie, protection de sa culture, de ses traditions (à la con ou pas, peu importe…) et de ses paysages, le Basque refuse aux Etats centralisateurs et jacobins de décider de son économie, de sa politique, de son destin. Et puis surtout, quels que soient les évènements qui ont abouti à la situation d'aujourd'hui, il entend résister à la répression policière, militaire et barbouzarde menée conjointement par Paris et Madrid par les socialos d'hier comme par la droite d'aujourd'hui, contre les militants, les réfugiés politiques, les emprisonnés, les exilés.

Mon pote Txsetx m'écrit ceci : " En 1989 le gouvernement espagnol a organisé de A à Z l'assassinat du député basque Josu Muguruza, le soir même de son investiture au Parlement de Madrid. Un autre parlementaire, Inaki Esnaola, fut grièvement blessé lors de la même action. Deux policiers et un mercenaire d'extrême droite tirèrent les coups de feu, couverts par huit agents des services secrets espagnols. Voici donc un Etat de l'Union européenne qui organise froidement l'assassinat d'un représentant du peuple parce qu'il n'admet pas l'option politique dont il est le porte- parole ! En 1989 encore, le ministre de l'Intérieur José Luis Corcuera a fait poster trois colis piégés, dont un destiné à un parlementaire d'Herri Batasuna, qui tua le facteur chargé de le livrer. Dans les treize dernières années, la jeune et belle démocratie qu'est l'Espagne a pratiqué systématiquement la torture, des traitements pénitentiaires inhumains et illégaux, l'incarcération de journalistes, d'avocats et de parlementaires, a organisé un groupe para policier, le Gal, dont les activités se soldent par une multitude d'assassinats sur son territoire comme sur celui d'un Etat voisin au moyen de voitures et moteurs piégés, de mitraillages indiscriminés à l'encontre d'hommes, de femmes et d'enfants, a organisé ou tenté l'enlèvement d'au moins sept personnes sur le territoire français, dont deux ont été sauvagement torturées pendant trois mois consécutifs, exécutées et enterrées dans la chaux vive, assassiné ou tenté de le faire au moins trois parlementaires basques légalement élus au suffrage universel…

" Pour les six réfugiés politiques basques récemment livrés en toute illégalité à l'Espagne par Paris (sans que Madrid n'ait formulé de demande d'extradition), pour ceux qui purgent leur fin de peine dans les prisons françaises et risquent d'un moment à l'autre d'être extradés ou expulsés, on peut craindre le pire quand on sait que certains de ceux qui ont connu récemment le même sort ont été brutalement torturés aussitôt livrés aux policiers espagnols. Je ne voulais pas que Charlie Hebdo soit concerné par les propos de mon pote basque lorsqu'il conclut : " Ne rien dire sur de tels faits, ne pas s'opposer à leur remise par l'Etat français aux mains de tortionnaires et d'assassins patentés, occulter les vraies raisons et origines du conflit armé basque ôte toute crédibilité à ceux qui se prétendent champions des Droits de l'homme et de la défense des libertés. "

 

 

2.23

 

Charlie Hebdo, le 26.06.96

LE CRI DU HOMARD AVEC L'EAU BOUILLANTE

Homard m'a pincer

 

J'étais au resto, peinard, juste avec ma femme, en amoureux - je ne vois pas d'ailleurs avec qui j'aurais été, ma fille était chez une copine et moi j'ai pas de copains -, j'étais donc au resto avec mon meilleur ami et j'avais envie de nouilles. " T'es dans un resto de poissons ! me dit ma femme. T'as mangé des pâtes à la maison toute la semaine, tu peux pas varier un petit peu, non ? " Je lui ai dit que oui, je pouvais, mais dans ma tête, je pensais : " Je t'ai bien eu mon ange, c'est des filets de sole aux pâtes fraîches… " quand j'ai remarqué que mon ange s'abîmait dans la contemplation du vivier à crustacés qui jouxtait notre table. " Tu crois que c'est pour manger ou bien c'est juste pour la déco ? " Je regardai à mon tour le fond de l'aquarium. Une douzaine de bestiaux pas jolis s'y prélassaient. " M'enfin, chérie ! C'est pour manger, bien sûr ! Tu crois pas qu'ils élèvent des langoustes juste pour faire joli ! " Comme je m'en doutais un petit peu ma femme m'a dit que c'étaient pas des langoustes mais des homards. J'avais failli dire écrevisses alors j'ai pas fait le malin. " Je mange pas de ces trucs-là, tu m'excuses, je connais pas bien les noms… " Ma douce épouse retourna à ses crevettes (beuark…), moi je décidai de faire connaissance. Je tapotai de la main sur la vitre du vivier dans l'espoir d'intéresser les bestioles et, pourquoi pas, d'en amener une à tomber amoureuse de moi, j'aimerais tellement qu'un jour quelqu'un qui ignorerait mes activités professionnelles et le montant de mes impôts craque sur moi, juste pour mon physique somme toute étonnant. Rien. Pas un mouvement, pas un regard, les z'homards immobiles au fond de l'eau m'ignoraient totalement. " Tu crois qu'ils savent ce qui les attend ? me demanda ma blonde. - Penses-tu ! Des animaux capables d'aussi peu d'intérêt pour un garçon comme moi sont probablement dénués de cerveau ! " J'avais à peine terminé ma phrase qu'un loufiat arriva avec une épuisette et la plongea dans le vivier. Ce fut la débandade, la panique, la Berezina ! Les homards nageaient dans tous les sens, se cognant aux vitres, se bousculant pour une place à l'abri d'un caillou ; je crus même entendre les cris de terreur des pauvres bêtes. " mais qu'est-c'qu'il fait ? " me demanda encore ma naïve. " Ben tu vois bien, non ? Des clients ont dû passer une commande, il choisit quelques belles pièces. Dans trente secondes, elles seront jetées vivantes dans l'eau bouillante. Adieu la vie, adieu l'amour..." Ma femme me regarde alors avec des yeux terrifiés. "Vivantes ? Jetées vivantes dans l'eau bouillante ? Mais c'est dégueulasse ! " Je me sentis tout fier : " Tu comprends pourquoi j'en mange pas ! " Elle ne me crut pas une seconde, évidemment. " T'en manges pas parce que t'aimes pas ça, point final ! en plus, t'as même jamais goûté ! " Bon, elle avait pas tout à fait tort, n'empêche que, si j'avais aimé, ça m'aurait définitivement dissuadé d'en manger encore. " Tu vois, chérie, les nouilles aussi sont jetées vivantes dans l'eau bouillante, eh ben ça me fait pas du tout le même effet. J'ai à peine de chagrin quand je les ébouillante… " Dans les minutes qui suivirent, l'épuisette maudite vint encore éclaircir le troupeau, provoquant à chaque fois la même panique, jusqu'à ce que, sur la douzaine qui constituait le cheptel à notre arrivée, il ne reste qu'un seul crustacé dans le vivier. Une belle homarde bleutée avec des yeux comme deux petites perles noires. Quand son tour arriva, elle vint s'écraser contre la vitre de l'aquarium, juste devant moi, en me jetant un regard désespéré, un regard qui disait : " Au secours ! Sauve-moi, je t'aimais, je t'aime, et je t'aimerai ! " Ah ? mauvaise pioche ! C'est pas une chanson à moi… Avant qu'elle ne soit engloutie par l'épuisette, j'ai juste eu me temps de lui murmurer : " Je peux rien pour toi, ma belle, ma femme est très jalouse…

" C'est en rentrant chez nous que j'ai commencé à m'en vouloir à mort. Après tout, si on l'avait commandée en disant que c'était pour manger à la maiso,n, on la ramenait dans un seau et cet été on la relâchait dans le bassin d'Arcachon…

La nuit suivante j'ai dormi du sommeil horrible de l'assassin.

 

 

2.24 

 

Charlie Hebdo, le 03.07.96

TOI QUI M'A DONNE DES NOUILLES Lorsque je rentrais bredouille…

 

Quand Dieu créa le monde, en l'an-je-sais-pas-avant Jésus-Christ, il peignit de toutes les couleurs les pays, les océans, les prairies, les montagnes, les rivières et les lacs. Son œuvre terminée, il réalisa qu'il restait une belle petite place pour un petit pays. Mais il n'avait plus de peinture. Alors, à l'endroit qui allait devenir la France, il posa sa palette. Une fois encore, je viens de découvrir, au pays qui m'a vu naître, une nouvelle région qui m'a vu boire et qui, bien que située à quelques heures de route d'un peu partout en France, m'était aussi inconnue que le Belize ou le Tadjikistan. Honte à moi, je ne connaissais pas le Cantal ! Je viens d'y passer une petite semaine, j'avais, sur ses quatre mille kilomètres de rivières, rendez-vous avec quelques jolies truites qui m'ont, finalement, posé le lapin du siècle, je crois que je n'ai jamais rien vu d'aussi chouette. Outre que les plus belles couleurs de la palette y sont réunies, que c'est le département le moins pollué de France, que le FN y fait son score le plus bas de l'hexagone, les gens y sont l'illustration vivante de la chanson L'Auvergnat de Brassens : le croque-mort les emportera à travers ciel au Père éternel ! Da ma vie je n'ai jamais été reçu, accueilli, hébergé, nourri, abreuvé avec autant de générosité ni d'humanité. Facile, me dire-vous, chanteur populaire ça aide ! Et d'une je suis aussi chanteur ailleurs, et je sais faire la différence entre la gentillesse un peu artificielle qu'on déploie ici ou là pour la " vedette " et la véritable hospitalité, et de deux mon anonyme frangin David et ses potes qui vivent là-bas une partie de l'année sont reçus pareil.

Si un jour vous passez dans le Cantal, dans une toute petite ville qui s'appelle Riom-es-Montagnes, passez donc au café de La Halle embrasser Paulette de ma part. Un baiser sur son front ou sur ses cheveux blancs. Si vous allez un peu plus loin, si vous arrivez au village de Saint-Etienne-de-Chomeil, passez donc à l'hôtel du Mont-Redon embrasser pareil Mme Sylvia qui ne loue l'une ou l'autre de ses sept chambres à l'étranger de passage que s'il a une tête qui lui revient. Dites-lui que je la remercie encore d'avoir apprécié la mienne, que j'ai apprécié son cœur gros comme une maison et ses petits déjeuners aussi bons que ceux de notre enfance. Passez aussi voir Jeff et Marie-Françoise au resto Les Glycines, ils vous serviront, pour le prix d'un Mc Do, la meilleure viande de bœuf de toute l'Europe, leurs vaches, comme toutes celles du département, ne sont folles que de cette liberté qu'elles ont de brouter toute leur vie dans la prairie. Et si vous voulez des nouilles à la place (ou en plus) de l'aligot, demandez, y aura pas de problème… Si vous finissez au hameau de Fossanges, dites de ma part à Nicole et à Richard que la bouteille de pastis bue chez eux, ce n'était rien qu'un peu d'anis mais qu'en mon âme il brûle encore à la manière d'un grand soleil…

 

Renaud