Entretien réalisé par Victor Hache  pour le  Journal L'Humanité Article paru dans l'édition du 11 octobre 2006. Rubrique Cultures


 "Le rouge est le symbole de la gauche et des révolutions"Renaud

 


*Pourquoi Rouge Sang ?

 Renaud. Rouge Sang, c’est aussi RS & RS, le titre d’une autre chanson qui sont les initiales communes à ma femme et à moi. C’était amusant comme coïncidence. Avec « rouge sang », je voulais évoquer le sang animal et humain, comme je l’exprime dans la chanson éponyme. C’est le rouge des révolutions, du drapeau, de la colère. Pour moi, le rouge est le symbole de la gauche, associé aujourd’hui au rose, au vert, et parfois au noir. Et il y a le sang qui coule, versé par les barbares de tout poil, le sang humain ou animal.

*Comment avez-vous vécu certaines critiques qui ont accompagné la sortie votre album ?

Renaud. Globalement la presse populaire est pleine d’éloges, à savoir les quotidiens de province. La critique des journaux populaires nationaux comme le Parisien, Paris Match, est également plutôt louangeuse. C’est la presse bo-bo nationale, mais essentiellement parisienne - le Nouvel Obs, Télérama, Marianne, Libé, les Inrockuptibles, le Point et le Monde...- qui m’a assassiné. Avec des arguments parfois qui frisent la diffamation, l’insulte, la calomnie. Un côté procès ? Renaud. Un côté procès stalinien, un vrai procès d’intention. J’y vois comme un paradoxe que ces critiques là me reprochent d’avoir perdu toute légitimité auprès des couches populaires, de la jeunesse, de la banlieue. Qui, d’eux ou de moi, a perdu cette audience populaire ? À mon avis, c’est plutôt eux. Est-ce que les jeunes, les couches populaires des banlieues de Montceau-les-Mines ou du Creusot, écoutent plutôt Renaud, ou achètent-ils les Inrockuptibles, le Monde ou le Nouvel Obs ? On connaît la réponse... Tout cela est tellement excessif. J’ai l’impression que les critiques des journaux qui m’ont assassiné ont pris ma chanson les Bobos
une chanson fantaisiste - comme une attaque contre eux-mêmes. Ils culpabilisent tellement de se sentir bo-bo qu’ils ont cru que je les visais. Ils me reprochent de vouloir être le défenseur de la veuve et de l’orphelin, ils me reprochent la constance de mes colères, de mes engagements, de mes convictions que je défends depuis quarante ans, depuis 1968 et même avant ! Je le fais parfois avec naïveté, paradoxe, contradiction, mais toujours avec le coeur à gauche. Je suis toujours autant révolté par l’injustice, la barbarie, la tyrannie, l’oppression, le monde capitaliste, l’économie de marché, la mondialisation. Je suis toujours autant révolté par cette économie néolibérale dont on crève, qui surproduit toujours plus et gaspille, tout cela au détriment des pays du tiers-Monde, de l’Afrique, de l’Asie. Aujourd’hui, la lutte des classes, c’est les banlieues contre les villes, le Nord contre le Sud, les pauvres contre les riches... Protester contre cela, même avec naïveté, des mots un peu clichés comme dans la chanson J’ai retrouvé mon flingue, montre combien, eux, ont renoncé. Alors ils culpabilisent et ils m’en veulent. Voilà le sentiment
peut-être mégalo-prétentieux ? - que m’inspirent ces critiques.

*Quel regard portez-vous sur votre propre évolution, entre le Renaud dHexagone et le Renaud d'aujourd'hui ?

Renaud. J’ai vieilli, changé, j’ai évolué dans le bon sens j’espère ! À ceux qui me reprochent d’avoir trahi, d’avoir changé, je réponds : Vous voudriez qu’à cinquante-cinq ans je chante les mêmes histoires de Mobylette et de banlieue qu’à vingt ans ? Que je continue à m’habiller en Perfecto avec un bandana rouge et des cheveux jaunes ? Je ne dis pas que j’évolue en mieux, je dis juste que j’ai changé, comme tout le monde, comme la vie... Le monde a changé. Les artistes, les médias, les moyens de communication et d’expression ont changé. Or quand moi je change, je trahis ? Quand je ne change pas, c’est que je stagne, je radote ou je n’évolue pas, je ne suis qu’un vieux soixante-huitard attardé... J’ai l’impression qu’on me cherche des poux dans la tête et que tous les moyens sont bons. L’autre jour, un chroniqueur d’une radio périphérique mentionnait qu’à mon mariage j’avais invité Alain-Dominique Perrin, le PDG de Cartier. Il se trouve que c’est un ami de 25 ans, que c’était un ami de Coluche, le meilleur ami d’Eddy Mitchell. C’est un ami des arts et des artistes, un mécène de l’art contemporain. On peut le traiter d’ignoble capitaliste, mais c’est surtout un mec formidable. On est jugé maintenant pour ses amitiés ? J’ai aussi des amis de droite : on va me juger aussi pour ça ? Je ne serais pas libre d’inviter à mon mariage qui je veux ? C’est hallucinant !

*Vous avez changé, mais vous dites pourtant dans une de vos chansons : « Je sais que j'écrirai toujours comme un acte de résistance »...

Renaud. La chanson, les arts, la littérature, la culture doivent être des moyens d’éveil, de connaissance, de prise de conscience, de refus de la barbarie du monde. La chanson, de ce point de vue, est essentielle. Plus que tout autre art, elle peut être un drapeau et doit être parfois un tambour de guerre. Les mots sont des armes de destruction massive. Je sais à quel point je me suis construit par rapport à mon éducation, notamment à travers des chansons de mon enfance, les chansons de Brassens, de Dylan... Avec ses chansons, Johnny Clegg a fait davantage pour la libération de Nelson Mandela et la fin de l’apartheid que bien des résolutions de l’ONU, restées lettres mortes. Je ne dis pas qu’une chanson peut changer le monde, mais elle doit être un cri, un acte de résistance. C’est valable pour la chanson « engagée », un mot un peu galvaudé, mais aussi pour la chanson sentimentale. L’amour est une valeur subversive dans ce monde de commerce. Ça procure de l’émotion aux gens, donc de l’humanité. Ça peut les changer, les rendre meilleurs. Et parallèlement, une chanson « engagée » est aussi une chanson d’amour : l’amour de la liberté, de la justice...

*Ne pensez-vous pas quil faudrait réhabiliter le mot « utopie » dans une société qui en manque cruellement ?

Renaud. J’ai toujours plaidé pour l’utopie. L’utopie politique, l’utopie constructive, collective. Je rêve d’un candidat à l’élection présidentielle prochaine bardée d’utopie, que l’utopie soit une des composantes de son programme.

Que pensez-vous de la tournure du débat politique actuel ?

Renaud. C’est un combat de petites phrases qui évite le débat sur les vrais problèmes de la société française, mais aussi ceux de la planète comme le problème de l’eau, du réchauffement climatique, du rapport Nord-Sud... Quand les politiques me parlent trop de problèmes économiques franco-français, j’ai l’impression qu’ils paniquent pour la fuite d’eau du lavabo. Ils ne se rendent pas compte que c’est toute la toiture qui s’effondre. Bien sûr que la politique intérieure, les questions économiques, sociales, culturelles, d’exclusion, d’immigration ou encore la montée de l’extrême droite, me touchent, m’intéressent. Mais j’aimerais un candidat qui prenne de la hauteur, qui ait une vision planétaire pour les générations futures.

*Vous avez déclaré « attendre le candidat de la gauche antilibérale » (1)...

Renaud. Le candidat « unique » de la gauche antilibérale. Je n’aime pas les divisions. Je pense que ce qui divise les gens de gauche est moins important que ce qui les rassemble. Dans la gauche antilibérale, il y a trop de divisions. C’est regrettable qu’Arlette Laguiller et Olivier Besancenot ne soient pas unis sous la même bannière, que le PCF se chamaille aussi avec les trotskistes, que les altermondialistes ne soient d’accord ni avec les trotskistes, ni avec les communistes, que les anars ne soient d’accord avec rien ni personne, que les écolos soient plus ou moins d’accord avec les socialos, mais pas trop avec les trotskistes... Je regrette l’absence d’un candidat unique qui réunirait toute la gauche antilibérale, une gauche alternative qui irait des altermondialistes aux trotskistes en passant par les communistes et tous les sans-parti. Un candidat qui nous ferait rêver par son intégrité, son humanisme, son utopie, par une vision plus planétaire de l’avenir. Si on y parvient, quel qu’il soit je le soutiendrai. Un candidat unique, j’en suis sûr, rassemblerait des voix écolos et socialos et pourrait, à mon sens, être présent au second tour. Enfin, je rêve peut-être... Mais beaucoup d’électeurs de gauche sont un peu déçus par les socialistes.

*Que vous évoque cette gauche ?

Renaud. Elle est pleine de contradictions, elle est maladroite parfois, comme moi quand il m’arrive de défendre telle cause et d’oublier telle autre. Sauf que moi, je ne veux pas du pouvoir et je ne fais pas de promesses. Je ne pense pas qu’il y ait eu, en quatorze ans de mitterrandisme et quelques années Jospin, une vraie politique de gauche. Elle s’est adaptée au monde, à l’économie de marché, au libéralisme, aux privatisations. J’ai toujours dit, même dans les années Mitterrand, que cette gestion « de gauche » du système capitaliste ne me satisfaisait pas. Elle est peut-être un peu plus humaine que la gestion de droite, mais la gauche a décidé, depuis 1983, d’être pragmatique en s’adaptant au système économique. Je n’ai pas un autre modèle à proposer et je ne crois pas que les régimes militaires, autoritaires, chinois, staliniens ou religieux, soient l’idéal. Mais on ne peut que regretter que les démocraties, même quand elles sont de gauche, mènent globalement une politique capitaliste qui entretienne l’oppression, l’exploitation de l’homme, la loi du plus fort au détriment de la justice et du partage, bref, au détriment de tous ces beaux idéaux de la Bible et du Capital réunis.

*Une autre de vos chansons, Elle est facho, a fait polémique à cause de sa chute où vous dites : « Elle vote Sarko »...

Renaud. C’est le portrait un peu caricatural d’une électrice lambda du Front national... C’est une chanson censée faire sourire. Musicalement efficace, sur scène elle va faire brandir le poing. J’ai volontairement choisi un personnage féminin, que j’ai imaginée mère plus tard. C’est plus difficile de concevoir l’idée qu’une femme, mère de surcroît, ait des opinions aussi extrémistes, haineuses, sectaires... C’est peut-être du machisme à l’envers, mais je prête aux femmes plus de pacifisme et de dégoût de la violence et du sang qu’aux hommes qui, eux, aiment ça. J’ai conclu cette chanson et improvisé en studio par : « Elle est facho, elle vote Sarko ! » Ça m’a fait marrer. Je trouvais que ce serait un petit croche-pied au candidat. Est-ce une incohérence politique d’imaginer que des électeurs du FN, si Sarko est face à un(e) socialiste, pourraient très bien voter pour lui ? Quand Sarko laboure sur les terres électorales du Front national pour séduire l’électorat de Le Pen, en prétendant qu’il veut le sauver du mauvais vote, il le fait en utilisant les mêmes arguments nauséabonds, le même populisme en matière d’immigration, de sécurité, de morale publique que LePen...

*Au printemps prochain, vous allez donner deux concerts à Bercy. Ça va aller pour la voix ?

Renaud. C’est une première. Je voulais créer un événement. C’est un défi dans la mesure où je n’ai jamais fait Bercy. C’est énorme. Je prends le risque de décevoir des gens qui vont me dire que je suis trop petit, qu’eux sont trop loin. Pour ce qui est de la voix, je l’ai un peu retrouvée par rapport à 2002 et à mon album Boucan d’enfer. De toute façon, je n’ai jamais bien chanté et les gens ne sont pas là pour ma voix, que j’avais effectivement perdue en me malmenant avec le tabac que je continue - mais aussi avec l’alcool - que j’ai arrêté. Avant le succès de Boucan d'Enfer, vous avez connu des années plus sombres... Renaud. Il y a surtout eu des années « sans ». Je me cachais des médias parce que je n’avais pas envie de voir ma tronche. Je n’avais pas perdu l’inspiration, mais le goût d’écrire. J’avais perdu l’envie d’être aimé, parce que je me détestais moi-même...

*Où êtes-vous allé chercher  l'énergie nécessaire pour repartir ?

Renaud. Dans mon amour de la vie. Je ne sais plus qui a dit que « la vie ne vaut rien, mais rien ne vaut une vie ». Je suis tout sauf suicidaire. J’ai réalisé un jour que je me tuais à petit feu. J’ai compris que non seulement je me faisais du mal, mais que j’en faisais autour de moi, à mes proches, à ma famille, à ma fille, à mon ex, à mes copains. Et puis j’ai retrouvé l’amour, le désir et la croyance dans une vie à deux grâce à Romane (Serda NDLR). Elle m’a en partie sauvé. J’ai eu envie de sortir de ce trou dans lequel je me complaisais. Jusqu’au jour où Romane m’a dit : « Sois tu bois encore et je m’en vais, sois tu ne bois plus et je reste ! » J’ai préféré la garder elle plutôt que garder l’anisette au frais ! Cela m’a donné le goût de me battre de nouveau, de profiter de la vie et de me réveiller le matin en me sentant vivant. Tout à coup, je retrouvais mon vrai désir de vivre en dehors de mes amours, celui de l’écriture. Et ma plume a été particulièrement féconde.


 (1) Dans Paris Match du 5 octobre
 

Renaud